Alain DumasAlain Dumas – Économie – septembre 2021 

La crise alimentaire provoquée par la forte hausse du prix des produits agricoles en 2007-2009 et la crise écologique provoquent une remise en question des systèmes agricoles et alimentaires actuels, lesquels sont de plus en plus soumis au monde de la finance et au libre-échange commercial. En effet, depuis l’accord de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en 1994, l’agriculture et la nourriture sont considérées comme de simples marchandises commerciales. Les récents accords de libre-échange avec les États-Unis, l’Europe et les pays du Pacifique (ACEUM, AECG, PTP) ont poussé encore plus loin cette idée que l’agriculture et la nourriture ne constituent plus une exception, comme l’est encore un peu la culture.

La financiarisation de l’agriculture

Si la production agricole a pu augmenter au XXe siècle, c’est grâce à une augmentation de la productivité. En utilisant plus de machines, d’engrais chimiques, de pesticides, d’énergie et d’eau, on a réussi à accroître les rendements. Mais pour rivaliser sur des marchés internationaux libéralisés (ou moins protégés), les producteurs agricoles ont dû se spécialiser davantage et produire toujours plus et toujours plus vite. Pour ce faire, les exploitations agricoles ont dû grossir, se mécaniser davantage et utiliser toujours plus d’intrants (engrais, etc.), ce qui a entraîné des coûts et des besoins financiers accrus.

Dès lors, le monde agricole s’est enfermé dans une spirale de l’endettement, laquelle s’est amplifiée par le phénomène de la financiarisation de l’agriculture, où les gros investisseurs (des fonds spéculatifs pour la plupart) voient dans l’agriculture une autre source de rendements élevés à court terme.

Au Québec, la financiarisation de l’agriculture concerne plus particulièrement l’achat de terres agricoles par des fonds d’investissement, dont la part des acquisitions est passée de 1 % à 12 % entre 2009 et 2018. Cette incursion de la finance dans l’agriculture québécoise n’est pas étrangère au triplement de la valeur des terres agricoles, laquelle procure à ces fonds des rendements financiers entre 8 % et 10 %, soit beaucoup plus que les rendements des producteurs agricoles qui doivent s’endetter davantage.

Crédits – Dominic Bérubé

La sécurité alimentaire menacée

Le modèle de l’agriculture industrielle financiarisé semble être sur le point d’atteindre ses limites. Déjà que la croissance de la productivité des principales cultures augmente faiblement depuis les années 1990 (autour de 1 % pour le maïs, le riz et le blé), les réserves souterraines d’eau, la qualité des sols et la biodiversité se tarissent rapidement. De plus, ces pratiques se sont montrées coûteuses pour l’environnement, voire pour la santé.

Alors que le système agricole est responsable du quart des émissions de gaz à effet de serre et que la production mondiale pèse déjà lourdement sur les ressources de la Terre, pourrons-nous répondre à la hausse de la demande mondiale de manière durable, compte tenu des impacts des changements climatiques? En effet, les phénomènes météorologiques extrêmes, comme les sécheresses et les inondations, qui se font déjà sentir, ne feront que s’amplifier dans les décennies futures. L’ONU imputait la hausse de la faim dans le monde (entre 2015 et 2017) aux changements climatiques responsables d’une moindre production des céréales dans certaines régions du monde.

La sécurité alimentaire concerne aussi la qualité de la nourriture. On mesure de plus en plus l’impact sanitaire et nutritionnel des pratiques agro-alimentaires actuelles. Si d’un côté, on  enregistre une baisse des coûts de la nourriture, il en va de même du côté de la valeur nutritionnelle des produits transformés : plus de gras trans qui augmentent le mauvais cholestérol, plus d’additifs comme les colorants, les agents de conservation et les exhausteurs de goût qui rendent les consommateurs davantage dépendants aux produits, entraînant des excès de poids, de l’hyperglycémie et de l’hypertension, lesquels causent le quart des décès prématurés !

Enfin, le gaspillage alimentaire qui représente le tiers des aliments destinés à la consommation humaine dans le monde n’est pas étranger au système agricole et alimentaire actuel. Plus de 1,3 milliard de tonnes d’aliments sont gaspillées chaque année dans le monde pour diverses raisons : des producteurs qui jettent leurs excédents non vendus; des chaînes de supermarché qui refusent des aliments non conformes à leurs critères (couleur, taille, forme, etc.); des défaillances de conservation des entrepôts et des moyens de transport; et enfin un gaspillage alimentaire important, lequel est imputable à des consommateurs des pays riches habitués à des aliments à bas prix à longueur d’années.

Quelles sont les alternatives ?

Il va sans dire que le modèle actuel n’est pas viable à long terme. Des changements s’imposent pour assurer la sécurité alimentaire de la planète. À court terme, les États doivent remettre à l’ordre du jour l’exception agricole en introduisant une clause de sauvegarde dans les accords commerciaux, laquelle permettrait à l’État d’accorder un soutien financier à la production locale afin d’assurer la souveraineté alimentaire. À moyen et à long terme, il faudra revenir à un modèle agricole plus respectueux du climat et des conditions des sols, lequel offrirait une plus grande diversité d’aliments riches en nutriments. À cet égard, l’agro-écologie (ou l’agriculture durable) s’avère incontournable pour l’avenir car elle prend en considération le rôle de la biodiversité comme facteur de production.

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