Jean-François Veilleux, mai 2019

Pendant au moins deux siècles, l’exploitation de la forêt a été au centre de l’économie mauricienne. Pour mieux le comprendre, faisons un zoom arrière sur les grandes étapes de l’expansion de cette industrie au sein de notre région.

En 1846, après la fin du monopole des Forges du Saint-Maurice, le domaine forestier est mis en vente pour les besoins de la colonisation. Vers 1850, des arpenteurs estiment à 24 000 milles carrés la superficie d’un territoire s’étendant du 49e au 46e degré de latitude nord, qu’on nomme alors « agence du Saint-Maurice ». En 1852, l’État octroie 119 concessions que se partagent 14 bénéficiaires. Deux ans plus tard, il intervient pour aménager le Saint-Maurice conformément aux de desideratas des compagnies forestières.

drave forêt
Draveurs tentant de défaire un embâcle. Selon les historiens René Hardy et Normand Séguin, on compte au total près de 400 draveurs au 19e siècle et de 500 à 700 durant le premier tiers du 20e siècle, travaillant environ six mois par année.
Crédits : Centre interuniversitaire d’études québécoises, Collection René-Hardy, Fonds Groupe de recherche sur la Mauricie, Série Forêt, N60-21. 

En 1864, Le Journal des Trois-Rivières estime à environ 3 000 le nombre de bûcherons dans la forêt mauricienne. C’est encore la région de l’Outaouais qui domine alors les marchés, mais la Mauricie va se démarquer définitivement grâce à l’implantation massive d’usines de pâtes et papiers. Celles-ci possèdent 20 % de la superficie affermée dans la région en 1890, chiffre qui atteint environ 50 % en 1914, puis presque 100 % au début des années 1930. En moins de trente ans, attirées par l’hydro-électricité de Shawinigan, sept entreprises étrangères s’installent durablement le long du Saint-Maurice, dont la Belgo Pulp and Paper Co. (1904), la Brown (1910), la St. Maurice Paper Co. (1911), la Wayagamack (1913), l’International Paper (1920) et la Three Rivers Pulp and Paper (1923). À la fin des années 1920, ce réseau emploie environ 5 800 travailleurs, dont près de la moitié à Trois-Rivières (incluant Cap-de-la-Madeleine). Un travailleur industriel sur deux œuvre alors dans le secteur du papier !

Au fil du temps, les essences de bois exploitées – écorce de pruche, pin, chêne – varient en fonction de divers facteurs, naturels (feux de forêt, épidémies d’insectes) ou humains (gaspillage des ressources, exploitation abusive et non renouvelable de la forêt). Si le gouvernement introduit des lois plutôt timides pour contrôler l’industrie, il faut attendre jusqu’en 1889 pour la mise en place du service de protection des forêts contre les incendies et en 1905 pour celle d’un service spécial de protection de la ressource forestière. Selon les historiens, c’est en 1912 que les entrepreneurs forestiers de la région formèrent l’Association de protection de la forêt du Saint-Maurice. Pour en savoir davantage, il faut lire « Forêt et société en Mauricie » de René Hardy et Normand Séguin.

Les habitants, surtout ceux des régions rurales, furent nombreux à exploiter les dérivés des produits de la forêt selon les différentes étapes de l’industrialisation et de l’urbanisation. Outre la carbonisation du bois pour la fabrication de charbon, mentionnons le bois de chauffage, les piquets de clôture, les dormants pour les chemins de fer, les poteaux pour la télégraphie et pour le téléphone, etc. L’exploitation de la forêt a joué un rôle de catalyseur pour la modernisation de la Mauricie, qui est passée d’une société à 80 % rurale au début du 20e siècle à une société urbaine à 60 % en 1921.

La sous-traitance pour le sciage fut aussi l’un des modes généralisés de mise en valeur de la forêt, notamment par la participation des villages. À ce niveau, Saint-Stanislas à la fin du 19e siècle, et Saint-Tite par la suite, devinrent « les centres par excellence de la sous-traitance en Mauricie ». On peut se remémorer des gestionnaires exceptionnels tels que Jean Crête, surnommé « le roi de la Mauricie », qui s’imposa depuis Grandes-Piles du début du 20e siècle jusqu’aux années 1950.

Après la coupe pendant l’hiver, c’est la drave qui constituait l’essentiel des activités au printemps, suivie du sciage pendant l’été. Grâce à sa vingtaine d’affluents utilisés pour le flottage, donc un transport du bois à moindre coût, la rivière Saint-Maurice permet d’ancrer Trois-Rivières comme lieu principal de la zone administrative forestière, d’où sera exportée la ressource vers le marché international. Dès 1882, le gouvernement fédéral crée la Commission du havre de Trois-Rivières afin de gérer les activités portuaires trifluviennes et, en 1928, Trois-Rivières devient le deuxième plus grand port du Québec par rapport au tonnage. La technique de la drave ne cesse d’être utilisée qu’à la toute fin du 20e siècle, en 1995, pour redonner enfin aux citoyens de la Mauricie l’accès à leur axe principal, l’élément clé du transport et des communications depuis près de quatre siècles.

En conclusion, « la base économique du pays rural mauricien » fut longtemps dominée par l’exploitation forestière, une industrie qui allait modifier pour toujours différents secteurs de notre région (économique, social, politique ou culturel) et même du Québec. En plus d’accentuer la colonisation du Haut Saint-Maurice, l’industrie du bois va favoriser l’émergence de nouvelles paroisses (avec un boom entre 1850 et 1875) et faire du pôle régional de la Mauricie, Trois-Rivières, « la capitale mondiale du papier » pendant près d’un siècle, jusqu’aux années 1960.


Sources complémentaires à consulter :

René HARDY et Normand SÉGUIN. « Foret et société en Mauricie », Québec, Éditions Septentrion, 1984, nouvelle édition en 2011, 340 p.

Marie-Josée MONTMINY. « Déjà 20 ans sans pitounes! », 27 octobre 2015, Le Nouvelliste : www.lenouvelliste.ca/actualites/deja-20-ans-sanspitounes-12e25c572751bf20cae60cfcc545e303

Carole PAYEN. « Industries, nuisances et définition de l’espace urbain. L’industrie papetière à Trois-Rivières (1910-1925) », Revue d’histoire de l’Amérique française, 68 (3-4), pp. 241-270 : www.erudit.org/fr/revues/haf/2015-v68-n3-4-haf02132/1033636ar/

https://mauricie.cieq.ca/index.php?p=banque_de_photographies

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