Alex Dorval – Entretien avec un journaliste – Février 2021 

Dans la dernière parution du magazine Le Trente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), journalistes, gestionnaires et analystes médiatiques ont formulé le souhait de voir émerger une plus grande culture scientifique au sein des médias québécois. Pour approfondir la réflexion sur la place que nous accordons à la science dans nos médias, nous nous sommes entretenus avec Jean-François Cliche, journaliste scientifique au journal Le Soleil. 

Profession  journaliste scientifique

De façon sommaire, on dira que le journaliste scientifique est celui qui communique de l’information scientifique dans les médias. Mais en quoi cette profession diffère-t-elle de celle des autres journalistes ou encore de celle d’un vulgarisateur scientifique ?

« C’est une spécialité. Comme il y a des journalistes politiques, des journalistes culturels. Comme les autres journalistes, je dois me tenir au courant de l’actualité en plus de l’actualité scientifique », mentionne Jean-François Cliche. Au journal Le Soleil depuis 19 ans, M. Cliche donne également, à l’automne, un cours intitulé Communication scientifique à l’Université Laval.  Il y aborde la pratique de la communication scientifique, avec un souci particulier pour la vulgarisation dans les médias.

« Je me suis déjà fait demander si je suis vulgarisateur scientifique. Non. Je suis journaliste scientifique. Je dois chercher à vulgariser, mais la démarche est différente. Je dois faire de l’information, suivre l’actualité et être touche-à-tout. », nuance Cliche. À la différence du journaliste, le vulgarisateur, lui, est souvent un scientifique qui fait de la vulgarisation dans son champ d’expertise spécifique. Par exemple, Olivier Bernard (Le Pharmachien) est un pharmacien qui fait de la vulgarisation scientifique en santé.

Les prérequis

Bien qu’il n’y ait pas de formation obligatoire pour exercer le métier de journaliste scientifique, M. Cliche énumère certains prérequis : « Ça prend une expertise, une base en stats (statistiques), ça prend une certaine expérience, un réseau de contacts de scientifiques et de chercheurs universitaires avec qui on a bâti un lien de confiance. »

Dans les dernières années, des formations spécifiques au journalisme scientifique ont vu le jour, ce qui n’existait pas au moment où Jean-François Cliche a entamé sa carrière. « Je n’ai pas fait de cours de journalisme. J’ai fait des cours en histoire et en sociologie, mais j’ai fait mes cours de base en stats. N’importe quel journaliste qui veut couvrir la science se doit d’avoir une bonne base en stats », réaffirme le journaliste.

L’intérêt pour la profession se fait vraiment sentir depuis quelques années. M. Cliche le remarque, entre autres, par la présence de l’ensemble des grands médias aux congrès de l’Association des communicateurs scientifiques (ACS). « Au début, il n’y avait que Pauline Gravel (Le Devoir) et moi, mais là plusieurs médias en ont embauché ou songent à le faire », observe-t-il.

« On a manqué de journalistes scientifiques qui auraient pu expliquer pourquoi une chose qui était vraie en mars ne l’était plus en juin. Très difficile d’expliquer au monde qu’Horacio Arruda a « changé d’idée » sur les masques en juin, alors qu’il minimisait leur utilité au début. » – Stéphane Giroux, journaliste CTV News, et ex-président FPJQ. Couvrir une pandémie, Petit exercice d’autocritique. Le Trente – magazine du journalisme québécois, Automne 2020, volume 44, numéro 1.

« Le saut de foi »

Les dirigeants de médias justifient encore souvent l’absence de journalistes scientifiques dans leur équipe par le manque de moyens financiers, mais ne serait-ce pas surtout une question de vision ?

« C’est une question de vision », croit M. Cliche, qualifiant l’embauche d’un journaliste scientifique par les médias de « saut de foi ». « Je suis d’accord qu’on a beaucoup moins de moyens dans les médias depuis 15 ans, mais en même temps, soyons honnête, y’a de la bullshit qui se fait. Il y a de l’argent qui est mis dans des choses qui franchement n’ont pas grand intérêt », soupèse le journaliste.

En plus de l’ajout d’un poste à la salle de nouvelle, l’embauche d’un journaliste scientifique représenterait surtout un investissement important en termes de temps. Le temps de bien creuser une question, de fouiller plus qu’une étude et de faire plus qu’une entrevue. M. Cliche admet que ce n’est pas nécessairement un ajout à la portée de tous : « Même à La Presse, il y en a juste un. Ce n’est pas des journaux locaux qui peuvent se payer ça… »

Raconter des histoires

Cliche détecte également une certaine crainte face à la complexité des notions scientifiques et de leur communication dans les médias : « C’est certain qu’il y a des notions qui sont plus ardues, mais c’est la job des médias d’informer, d’éduquer. Souvent, par peur de complexité, on va contourner. Mais c’est important d’aborder la complexité si le sujet l’est.»

Les écrivain.es anglais ont cette expression « Kill your darlings »,  signifiant qu’il faille parfois savoir « tuer ses chéris », c’est-à-dire, « tuer une trame narrative » à laquelle l’auteur serait attaché, mais qui ne servirait aucunement le récit. De façon analogue, M. Cliche remarque qu’en journalisme, on a souvent tendance à protéger l’histoire au profit de l’information :

« Les journalistes, on est payés pour trouver des histoires à raconter. On va parfois plus ou moins consciemment mettre de côté des éléments qui réduiraient la charge émotive de l’histoire ou qui parfois « tueraient » l’histoire et nous feraient prendre conscience qu’il n’y avait pas d’intérêt à faire un article nécessairement ou que l’angle n’était pas le bon. »

« Le métier de journaliste peut être assez anxiogène. Produire un article en une seule journée sur un sujet qu’on ne connaissait pas du tout en entrant au bureau le matin peut en amener plusieurs à prendre le chemin le plus court. Mais au final, c’est une question de rigueur, faire un bon effort d’impartialité et se méfier des trames narratives qu’on a dans la tête au début de notre recherche, et surtout, laisser la conclusion émerger à partir des faits et des données. Mais ça, ça s’applique à toutes les formes de journalisme ! », fait remarquer le journaliste.

La COVID et le piège de la certitude

M. Cliche soulève une autre faille, un « piège de la certitude » dans lequel tombent parfois les journalistes : « On n’a pas suffisamment, à mon sens, explicité l’incertitude autour des études avec lesquelles les autorités travaillaient au début de la COVID. Quand il y a de l’incertitude, on a tendance à la tasser ou à la réduire à une demi-phrase dans le 14e paragraphe, mais on ne l’aborde pas vraiment. »

Cette incertitude pourrait elle-même faire l’objet d’information de la part des médias dans la couverture de la crise sanitaire. « Si tu ne mentionnes pas clairement dès le départ que ce ne sont que des conclusions préliminaires, quand la consigne sanitaire change, les autorités ont l’air de ne pas savoir ce qu’ils font. Mais on n’a pas toujours bien communiqué l’incertitude autour de la question », analyse M. Cliche.

Le journaliste remarque et salue néanmoins « la volonté du milieu » d’accorder une plus grande attention à la culture scientifique dans les médias.

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