Alex Dorval – Environnement – juin 2021

En déployant sa Stratégie nationale d’achat d’aliments québécois en septembre 2020, le gouvernement québécois disait « donner l’exemple » en termes d’achat local et s’inscrire ainsi dans le mouvement pour une plus grande autonomie alimentaire. Mais de telles stratégies, basées sur le bon-vouloir des parties prenantes, suffiront-elles à remédier aux problématiques environnementales qui affligent nos écosystèmes et qui, à terme, menacent notre sécurité alimentaire ? Au-delà de l’importante conscientisation des comportements écoresponsables des producteurs et consommateurs, comment nos gouvernements peuvent-ils intervenir pour assurer une alimentation durable ? Dans le contexte des accords internationaux et des chaînes d’approvisionnement alimentaire à l’échelle mondiale, des voix s’élèvent au sein des Nations Unies afin d’engager les États dans une approche plus systémique des enjeux agroalimentaires.

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Les Nations Unies annonçaient récemment la tenue en septembre 2021 du Sommet sur les systèmes alimentaires, témoignant ainsi d’une prise de conscience de plus en plus généralisée des enjeux de sécurité alimentaire et des conséquences des pratiques de l’agriculture intensive, de la consommation délocalisée, de la malnutrition et du gaspillage alimentaire, pour ne nommer que ces problématiques.

Cette prise de conscience des défaillances de nos écosystèmes alimentaires ne serait pas étrangère aux accords de libre-échange qui structurent l’économie politique alimentaire mondiale depuis les 30 dernières années et qui participent ainsi grandement à la transformation historique des activités agroalimentaires à l’échelle internationale.

« Cela va avec la libéralisation des échanges qui peut parfois être très positive au niveau de la sécurité alimentaire, mais parfois aussi très négative. Et si les gouvernements québécois et canadien n’ont pas tendance à opter pour l’approche coercitive, c’est qu’ils sont encore dans ce mouvement-là qui favorise des codes de conduites volontaires et privées plutôt qu’un encadrement légal. Toutefois, il est aussi vrai de constater que cette approche tend à s’estomper dans certains pays », constate Geneviève Parent, professeure titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval à Québec et titulaire de la Chaire de recherche en droit sur la diversité et la sécurité alimentaires (DDSA).

« Qui dit alimentation durable, dit sécurité alimentaire »

Et qui dit autonomie alimentaire, ne dit-il pas protection de l’environnement ? Il semble bien que repose ici la définition même de la notion « d’écosystèmes alimentaires » qui sous-entend l’interdépendance de ces divers concepts.

« Même si le gouvernement nous parle d’autonomie alimentaire, il manque le liant avec l’environnement et la sécurité alimentaire. La logique globale derrière l’approche des gouvernements québécois et canadien est manquante », croit Mme Parent.

L’approche systémique qui semble gagner en popularité au sein des Nations Unies vise quant à elle à prendre en compte les divers leviers dont disposent les États afin de s’engager dans la voie de l’alimentation durable. « Au Canada, on n’a pas une approche assez systémique de l’alimentation en ce qui a trait à l’environnement et donc à la sécurité alimentaire, soutient Mme Parent. Ce que nous disent les Nations Unies, ajoute-t-elle, c’est qu’il faut aussi avancer sur le point des lois. »

Au-delà du discours d’écoresponsabilisation des individus et des producteurs agricoles, des voix s’élèvent au sein des Nations Unies afin de pousser les États vers une approche plus systémique des enjeux agroalimentaires.

« Beaucoup de pression est mise sur les épaules des producteurs agricoles et sur les épaules des consommateurs, mais même s’il y a de l’éducation à faire pour sensibiliser ces groupes, il faut les aider. L’État doit devenir plus présent, par une approche en termes de recherche et d’accompagnement, mais aussi au niveau de l’encadrement légal. »

« Une des raisons pour lesquelles le gouvernement ne peut pas intervenir avec autant de muscles, c’est qu’on est dans une logique d’accords internationaux. Et le Canada et le Québec doivent respecter ces ententes. » – Geneviève Parent, professeure titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval à Québec et titulaire de la Chaire de recherche en droit sur la diversité et la sécurité alimentaires (DDSA).

Comprendre le désengagement de l’État

« Depuis les années 1990, dans tous les domaines, l’état s’est désengagé et a favorisé des stratégies d’accompagnement et des initiatives volontaires. C’est une situation que l’on peut constater partout, pas juste au Québec », fait remarquer Mme Parent.

Outre le contexte des accords internationaux favorisant le libre-échange, Mme Parent reconnaît également que des pressions corporatives – les géants de l’agro-alimentaire – puissent justifier le manque d’intérêt de nos gouvernements pour l’encadrement politique : « C’est certain qu’il y a des lobbys qui s’opposent à l’approche coercitive. Évidemment il faut reconnaître qu’il y a un déséquilibre dans les forces en présence. Et il faudra trouver un moyen d’assurer une représentation équitable des diverses parties prenantes. »

Selon elle, il ne s’agirait pas tant d’une crainte de judiciarisation des dossiers agroalimentaires de la part des gouvernements, que d’un processus d’entente : « Je ne crois pas que les décisions soient prises en fonction du risque de se frotter aux grandes entreprises. Ça prend une négociation pour arriver à des ententes accommodantes pour tous les acteurs de l’agroalimentaire, incluant le consommateur, les producteurs et les gouvernements. »

Vers une gouvernance participative

Entre le laissez-faire et l’encadrement légal trop coercitif, Mme Parent opte pour la voie du milieu : « Une des avenues pour y parvenir est de réfléchir à une gouvernance participative.

Cette vision pour un type de gouvernance qui renoue avec le cadre légal fait son chemin sur la scène internationale, nous dit-elle, « particulièrement en marge du sommet mondial sur les systèmes alimentaires de l’ONU ».

La professeure en droit participait d’ailleurs le 25 mai dernier aux assises juridiques pour des systèmes alimentaires plus durables Nourrir l’humanité durablement. Il s’agissait d’un dialogue virtuel organisé par la Coalition pour l’exception agricole et alimentaire. Le compte-rendu des échanges, auxquels participait également l’Union des Producteurs Agricoles du Québec (UPA), sera acheminé à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en amont du sommet sur les systèmes alimentaires.

« Vous seriez surpris de savoir comment l’UPA progresse vers une approche écosystémique et durable », souligne Mme Parent qui constate également que « les universitaires actuels sont sensibles à cette approche.» Elle se dit même « confiante que ça va cheminer jusque dans les gouvernements et que la transition va opérer. »

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