Alex Dorval – Coordonnateur par intérim – La Gazette de la Mauricie 

Les chroniques journalistiques, lettres ouvertes et publications Facebook oscillent depuis le début de cette pandémie entre des appels à la solidarité et des chasses aux sorcières. Une ambivalence qui est symptomatique de l’amplification de notre anxiété collective.

Faire porter le blâme

On se félicite ici de notre « gestion » de la crise et on se blâme là-bas de notre inaction et manque de prise en charge. Et le « on » ne nous inclut que lorsqu’ « on » se félicite. Dès lors qu’on comprend qu’il est l’heure de se confiner, on jette alors un regard fulminant sur celui ou celle qui n’a pas su réaliser à la même vitesse que nous, l’urgence de la situation. « Mais voyons donc! Jean-Paul n’a pas compris que d’aller s’acheter une nouvelle hose à jardin chez Ti-Can-Tire, c’est ti-coune sur un moyen temps! » « Il n’a pas compris le jeune que c’est pas le temps de faire le parté ? Tu vivras ta jeunesse sans soucis, une fois nos soucis partis! » Mais pourquoi toujours ce besoin de faire porter le blâme ? 

Évidemment, toutes les recommandations des autorités font bien du sens. Il vaut mieux les écouter et tout ça le plus tôt possible, afin de l’écrabouiller une fois pour toute, cette foutue courbe. Le message est clair. Du moins, l’objectif l’est : restons chez nous. Mais une tension est en train de s’installer dans ce dialogue de sourd, depuis nos campements respectifs. Comme une partie de ping-pong sociale passive-agressive et qui s’accentue d’échange en échange. Un bruit de fond graffigne, et on ne peut le passer sous silence.

Bruit de fond

White noise est un roman de 1985 de l’auteur américain Don Delillo, dans lequel un accident ferroviaire répand une toxine à travers le Midwest et vient chambouler le quotidien de la famille de Jack, paternel d’une famille reconstituée. Alors confinés à la maison, les membres de la famille vivent d’abord cette réclusion comme une sorte de vacance, plutôt agréable, pendant laquelle, le père observe avec curiosité et attendrissement les comportements et secrets du quotidien de sa femme et de son fils. Puis au fil des pages, une sorte de climat de panique s’empare subtilement du voisinage et des collègues de Jack au travail. L’État et les citoyen.nes tentent, dans une course au chacun pour soi, de mettre la main sur le Dylar, un remède expérimental fictif qui pourrait guérir les gens affectés par la toxine qui fait de plus en plus de victimes. La situation évolue, et la désinformation de masse, l’anxiété collective, la perte de confiance envers les scientifiques et le désespoir plongent la famille et son entourage dans un climat de méfiance et suspicions où les trahisons semblent survenir de façon plus ou moins intentionnelles, sans justification ou méchanceté, comme en réaction à un climat de défiance constante dans laquelle sombrent les personnages.

S’en va-t-en guerre

Plusieurs parallèles sont à faire entre l’œuvre de DeLillo et la façon dont nous vivons la crise de la Covid-19, tant dans nos rapports intimes et sociaux, qu’en matière de relations internationales. Qu’on pense aux entrevues, rediffusées et partagées à répétition, donnant la parole à des aîné.es qui n’ont pas saisi l’urgence de rester chez eux, ou encore, à l’animosité avec laquelle les pays compétitionnent pour obtenir l’exclusivité sur un éventuel vaccin, y allant de propositions monétaires agressives auprès des laboratoires de recherche ou d’accusations d’opportunisme ou de malhonnêteté.

Dans les derniers jours, des dirigeants de par le monde ont déclaré l’état de belligérance : « Nous sommes en guerre contre le coronavirus ». Bien que l’intention soit en apparence d’appeler la nation à l’ordre et à la solidarité, ce type de discours trahit bien la facilité avec laquelle, une fois paniqué, nous tendons à penser et à nous exprimer à travers un lexique et un modus operandi qui témoignent d’un trouble collectif d’opposition et de provocation. Qu’elle soit intergénérationnelle, de mots, invisible, froide ou sanitaire, la guerre ne devrait pas être déclarée avec autant de naturel.

Et si tout le monde en même temps

Enfant, l’esprit errant, je m’amusais à m’imaginer ce qui pourrait bien se produire si l’ensemble des habitant.es de la terre prenait la décision de retenir leur souffle en même temps. Qu’allait-il se passer ? Alors que toute l’humanité se trouve sous recommandations ou directives de mettre une pause à toutes formes d’activités non-essentielles, je me demande encore, exactement, qu’est-ce qui va se passer? Insouciant ou concerné? Individualiste ou solidaire? Coopérant ou belligérant? Svp, retenez votre souffle, un instant.


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