Stéphanie Dufresne – février 2020

La dématérialisation liée au numérique est illusoire en raison des ressources énergétiques et matérielles nécessaires aux appareils et aux infrastructures. Devant la crise climatique, certains prennent conscience de l’impact environnemental du numérique et de l’emprise de celui-ci sur nos vies. La résistance s’organise autour d’un nouveau mouvement : le cyberminimalisme.

Longtemps perçu comme un outil permettant de dématérialiser la société et de réduire l’utilisation des ressources, l’Internet, d’après des études récentes,  génère en réalité une empreinte carbone colossale. C’est que chaque connexion sollicite des milliers de serveurs qui carburent, pour la plupart, à une énergie fossile (pétrole, gaz ou charbon). L’infrastructure numérique repose par ailleurs sur l’emploi de métaux rares, dont l’extraction complexe est dommageable pour l’environnement. Et cela, sans même parler du coût écologique des ordinateurs, téléphones et tablettes, qui ne sont à peu près pas recyclables.

Selon le Shift Project, le visionnement de vidéos en continu (streaming) sur les plateformes comme YouTube et Netflix produirait chaque année autant de gaz à effet de serre qu’un pays comme l’Espagne. La proportion des émissions mondiales du numérique va bientôt dépasser celle de l’aviation civile et elle ne semble pas près de diminuer avec la multiplication des plateformes et l’accroissement de l’accès à l’Internet. De quoi remettre en question la petite note écolo que l’on voit en signature d’un courriel – « Pensez à l’environnement avant d’imprimer ce courriel » –, puisqu’il a été démontré que la lecture à l’écran, si elle prend plus de 3 minutes 24 secondes, aura une empreinte carbone plus importante que l’impression du document sur du papier.

Homo numericus et big data

Les effets environnementaux du numérique ne sont qu’une partie de la prise de conscience plus englobante des effets du déploiement du tout-numérique dans nos vies. Car en plus de porter atteinte à l’environnement, la vie hyperconnectée a des effets sur notre attention, fractionnée par tout ce qui nous parvient des divers écrans et objets connectés. À ce sujet, le psychiatre Christophe André parle de « vols d’attention, de conscience et d’intériorité » : « Comme il faut des silences pour que la parole se fasse entendre, il faut de l’espace mental pour que la conscience et l’intériorité émergent. Le disque dur de notre conscience est encombré de trop de choses inutiles. »

Par ailleurs, jusqu’à quand allons-nous accepter que tous nos usages servent à alimenter le big data et que les algorithmes d’entreprises privées (GAFA et autres), n’appartenant à aucun régime démocratique, orientent désormais nos choix ? Donner du pouvoir à ces algorithmes, c’est prendre le risque que la société bascule sournoisement vers une surveillance dite de « crédit social », à la chinoise.

Cyberminimalisme

Heureusement, l’emprise du numérique sur nos vies n’est pas une fatalité. Le cyberminimalisme est un mouvement émergent qui cherche à trouver des façons de réinventer les usages du numérique pour réduire son empreinte environnementale et éviter que les usagers vendent leur âme à la Silicon Valley. Dans un ouvrage sur le sujet, l’essayiste Karine Mauvilly nous propose ni plus ni moins la « reconquête de notre pouvoir de décision en tant qu’humains et citoyens face aux machines ».

Cela passe d’abord par la réduction du nombre d’objets connectés dans notre quotidien et par l’allègement de nos outils logiciels. En parallèle, pour « libérer nos appareils du parasitisme des géants de la tech », les cyberminimalistes préconisent de recourir à un navigateur Internet libre ainsi qu’à un moteur de recherche et des outils autres que ceux de Google. Le mouvement milite aussi pour le droit au libre choix de nos moyens de communication, c’est-à-dire le droit de ne pas être obligé d’être connecté pour recevoir des services, notamment de l’État.

Sans retourner à l’âge de pierre, gardons un esprit critique à l’égard de la société de l’hyperconnexion. La modération est souvent la voie à prendre. Devant la fausse promesse de dématérialisation du monde, peut-être faudrait-il remplacer la note dans notre signature courriel par celle-ci : « Pensez à l’environnement, déconnectez-vous ! »

 


Sources :

André, Christophe (2014). Méditer jour après jour : 25 leçons pour vivre en pleine conscience. Éditeur Iconoclaste.

Jones, Nicola (12 septembre 2018). How to stop data centres from gobbling up the world’s electricity. Nature.

Mauvilly, Karine (2019). Cyberminimalisme. Face au tout numérique, reconquérir du temps, de la liberté et du bien-être. Éditions du Seuil, collection Anthropocène.
Ouest-France.fr. (27 novembre 2015) E-mail ou papier, qui est (vraiment) le plus écolo?
Le Soleil (8 janvier 2020) Vérification faite : le streaming, aussi polluant que tous les avions du monde?

The Shift Project «Climat : l’insoutenable usage de la vidéo en ligne», juillet 2019

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