Au cours des dernières semaines, La Gazette de la Mauricie a offert des ateliers de rédaction journalistique et textes créatifs destinés aux nouveaux arrivants. Ces ateliers avaient pour objectif d’approfondir la connaissance de la langue française et de permettre une plus grande prise de parole des nouveaux arrivants au sein de leur communauté d’accueil. Les apprenants étaient invités à nous soumettre leurs histoires et leurs lettres. Voici donc l’une d’elles.
Les ateliers étaient offerts dans le cadre du projet Histoires de vie de La Gazette de la Mauricie en collaboration avec le Service d’accueil des nouveaux arrivants de Trois-Rivières, le Comité de solidarité Trois-Rivières et la Société Saint‑Jean-Baptiste de la Mauricie. Ce projet est rendu possible grâce à la contribution financière du gouvernement du Québec.

Trois-Rivières, le 13 mars 2018

 

Mon cher cousin,

Dieu soit loué! Je ne suis pas encore banni de ton souvenir. Depuis sept ans, pas un jour ne s’est écoulé, sans que je n’aie pensé à toi.

Quelle fut ma surprise de recevoir ta missive, ce matin, délivrée par le facteur ! Malgré l’hiver rude du Québec, ma pensée est toujours avec toi. Je suis si loin de notre chaleur tropicale ! Tu voulais venir au Québec…mais penses d’abord au froid, au -35 degrés Celsius ! Tu ne peux pas imaginer à quel point c’est différent de chez nous. Tout est blanc, et même quand il y a un beau rayon de soleil, sous un ciel azuréen, c’est là qu’il fait le plus froid… Voilà ce que j’ai qualifié de « soleil froid ». Et ce n’est pas une farce ! Oui, même le soleil peut-être froid ! Le seul remède, c’est de bien se couvrir, des pieds à la tête, avec des vêtements et des bottes bien d’ici.

Les Québécois maîtrisent bien cette saison. Par exemple, je pense aux déneigeuses. Ce sont des tracteurs spéciaux qui enlèvent la neige afin que tout le monde puisse rouler sur les routes, devenues praticables, et que tous puissent aller travailler tranquillement en toute sécurité. Une vie quasi-normale, en somme ! Sauf lorsqu’il y a des grosses tempêtes de neige, les médias (la radio, la télé, et des sites Internet) annoncent que les écoles sont fermées pour les enfants et incitent, si possible, à ne pas aller travailler, à réduire la conduite, à faire très attention… Des panneaux, éparpillés sur les routes, te donnent des indications sur l’état de la route et de la météo !

Tu sais, tu te trompes en partie, dans le portrait que tu fais du Québec.

En effet, tu penses que les gens restent à la maison et attendent que tout se règle normalement, selon l’humeur de Dame Nature. Eh bien ! Dis-toi bien que même s’il fait moins 30 degrés Celsius, voire jusqu’à moins 40, tout le monde travaille et tout fonctionne normalement. La météo n’est pas une bonne raison d’absence, il se peut que l’on subisse un retard ou un léger dysfonctionnement au niveau des services, mais cela reste minime. Parfois j’entends, à des heures tardives ou matinales, à 3h ou 4h du matin, les employés de la ville ou des sous-traitants enlever la neige avec leurs grosses machines, les fameuses déneigeuses, même dans des conditions extrêmes, -40°C. Oui, je t’écris bien -40°C et ce n’est pas un signe positif!… Loin de nos +30°C ! Et oui, la vie continue et nous avec. On s’adapte ! Tout le monde avance dans le même sens pour le bien commun. Une véritable chorégraphie, un ballet d’opéra…tout le monde a un rôle…tout est en harmonie et cyclique…comme les quatre saisons de Vivaldi !

À 3h tapante du matin, l’horloge sonne. J’entends le balai des déneigeuses, synchronisées en quatre temps, en parfaite osmose, on dirait un air de valse…peut-être de Strauss ou de Brel. Le son qui se dégage est harmonieux, régulier, vraiment comme un air d’opéra ! Eh oui, mon cher cousin, les déneigeuses dansent, chantent de façon intense, vivent, suaves et presque sensuelles… Le son est saccadé, tourbillonne, t’enveloppe, t’anime… Tout tremble, tout vibre mais tout est en harmonie pour le « bien de la communauté » ou peut-être…euh… j’hallucine ! J’entends du Rachmaninov !

Ah mon ami! Si tu étais à Trois-Rivières, je te ferais découvrir les deux côtés de la médaille, c’est-à-dire que, malgré les conditions climatiques, les gens ont su surmonter cet handicap climatique et ont pu bâtir ce pays, devenu un pays développé, moderne depuis quelques décennies, membre du G7 ! Un pays où la démocratie est relativement palpable, la liberté d’expression est ressentie à travers les médias.

Cependant, comme toute démocratie moderne, cela peut dévier et même un sujet basique, simple, peut prendre une ampleur impensable chez nous. Par exemple, je t’ai évoqué tantôt la météo, il suffit que la météorologie canadienne se trompe dans ses prévisions pour que des accidents surviennent. Par exemple, dernièrement, des voitures avec des gens ont été coincées toute une nuit sur une autoroute. Dès le lendemain, voire le surlendemain, il y a eu un impact direct sur le gouvernement, la mairie…ce fut même à l’ordre du jour à l’assemblée nationale et le gouvernement a dû justifier et expliquer « le pourquoi du comment ». Et les personnes victimes ont porté plaintes et ont demandé des indemnités ! Une chose impensable chez nous, n’est-ce pas !

Au moment où je t’écris cette lettre, je suis à la maison, je prends un thé sur la table à manger, en bois de palissandre, que nous avons amenée du pays, où nous mangions tous les jours, devant le tableau peint par le grand-père, fixé sur le mur de couleur ocre comme la couleur de notre terre… Il est actuellement 18h15 du soir, mais il fait encore jour. Nous sommes maintenant à l’heure d’été, car nous avons reculé d’une heure le week-end dernier… La journée se rallonge ! Les enfants ne sont pas encore rentrés de l’école, tout est calme et serein, la télé est éteinte, un véritable havre de paix et de quiétude… Je prends mon temps pour t’écrire.

Dehors, on entend les crépitements des pneus d’hiver des voitures qui passent. Je ne sais pas si je te l’ai dit, mais ici tu dois mettre les pneus d’hiver durant cette saison, des pneus cloutés à l’envers pour une meilleure adhérence à la neige. Sinon, tu te fais arrêter par la police, l’amende est très salée et des points de ton permis de conduire sont retirés ! Tu as un crédit de points sur ton permis de conduire et aux moindres fautes, tu perds des points, et tu peux perdre ton permis ! Tu vois, ce n’est pas un permis éternel comme chez nous !

En tout cas, ce soir le ciel gris. Tout est blanc dehors, un blanc blanc, immaculé ! Il neige encore, même si nous sommes le 13 mars, à une semaine du début du printemps ! Eh oui ! C’est supposé être le printemps la semaine prochaine ! Les bourgeons  commenceront à sortir pour fleurir, les petits oiseaux te réveilleront en chantonnant, la verdure de la pelouse apparaîtra. J’ai l’impression que tout cela est encore loin ! Mais la température qui remonte de jour en jour me donne espoir dans cette nouvelle vie qui s’annonce ! Après avoir hiberné, on renait… Tout le monde est souriant, accueillant, généreux, sympathique. Je constate que le climat ou le temps, si on veut, affecte la vie de tous les jours, l’humeur de chaque personne varie en conséquence, diffère de l’été à l’hiver.

Peut-être qu’en lisant cette lettre, tu te dis que j’ai changé. Qu’est-ce qu’il me raconte, te dis-tu peut-être ? Mais non, je n’ai pas changé. Je découvre ici un autre monde complétement différent de notre vie tropicale, calme et paisible. Ici, tout bouge, même la nuit, comme je t’ai évoqué auparavant ! Au pays, nous avons le temps « de vivre ». Tu peux remettre certaines choses au lendemain. Mais ici, tu dois prendre le temps pour faire les choses ou, comme on dit ici, « tu cédules », en d’autres mots, « tu planifies ». Nous pensions de façon cyclique, chez nous, le lundi, il y en a 52 dans l’année, le midi, il y en a tous les jours… et on remet un peu les choses à faire si on peut, car tout va revenir… Ici, c’est l’efficacité qui prime, le temps est linéaire ! Le temps qui est passé est passé ! Et hop ! Ce qui diffère totalement, à mon sens, les pays chauds, du sud, des pays nordiques, serait-ce dû au climat ? Quand il fait chaud, tu vis et tu fonctionnes au ralenti et, quand il fait froid, tu bouges, tu t’occupes. À ce niveau, je me suis adapté à l’environnement. Sur ce point, on peut dire que j’ai changé, même si mon âme et mon être restent les mêmes ! Voilà un peu ma réflexion philosophique du moment, j’espère que tu en feras de même pour tes prochaines lettres que j’attends impatiemment.

Je t’imagine bien lire cette lettre sur ton petit bureau, assis sur ta chaise en bois de rose, légèrement asymétrique, devant ton vieil ordinateur poussiéreux, un peu sale, marqué par le temps qui passe. D’ailleurs, ce n’était pas ton premier ordi ? Je crois que oui. Que tu y tiens tant ! Je me rappelle que tu interdisais à tout le monde d’y toucher sans ta permission, surtout en ton absence. Tu nous as tant fait rire ! C’était vraiment la prunelle de tes yeux ! Si ma mémoire ne me trahit pas, tu as écrit ta première lettre d’amour, à Martine, sur cet ordi, tu voulais l’impressionner par ton « modernisme », lui montrer que tu étais « in » au lieu de lui écrire une belle lettre manuscrite, comme tes grands poètes favoris ! Quand j’y pense, il a vraiment une histoire cet ordinateur. S’il pouvait parler, il raconterait tes 400 coups, témoin de tes élucubrations ! J’aurais aimé être le disque dur pour relater ton histoire. Ah, ah, ah… J’arrête là, sinon nous allons refaire le monde avec ce témoin « moderne » de cette nouvelle ère technologique, loin du romantisme « idéalistique », caractéristique de notre jeunesse !

 

Sur ce, mon cher cousin, je dois te laisser, car les enfants ne vont pas tarder à rentrer et je vais préparer le souper, un bon petit pot au feu d’hiver, de circonstance, qui va nous réchauffer un peu, avec du riz blanc. Je vais mettre les couverts, car j’ai un peu de temps aujourd’hui. Ce fut un plaisir de partager un peu avec toi une partie de notre quotidien québécois. Dans l’attente de tes nouvelles.

Bien le bonjour à tout le monde au village.

Andy Rafanomezantsoa

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