Luc Drapeau, mars 2018

La mémoire étant une faculté qui oublie, comme dit le proverbe, il n’est pas rare que le resurgissement d’une pensée  dans l’espace médiatique nous ramène à son point d’origine, et ce, bien qu’elle ne soit pas née d’hier.

La ribambelle d’événements liés aux enjeux féministes ayant fait la une de l’actualité au cours des dernières années (des agressions à l’Université Laval au mouvement #moiaussi) saura-t-elle susciter une réflexion plus large propre à favoriser l’établissement d’une plus grande équité entre les hommes et les femmes ? « Il est important pour moi de rattraper ce handicap et de retrouver toutes nos sources. Retrouvez toutes les femmes occultées, les femmes effacées », disait Jovette Marchessault à propos de la mémoire historique des femmes dans le documentaire, Les terribles vivantes en 1986. Plus de 30 ans plus tard, en connaissons-nous davantage sur ces femmes qui ont marqué notre histoire ?

Jovette Marchessault
Jovette Marchessault. Crédits: Télé-Québec

Remue-méninge

Fin 1999, je ne sais rien de cette professeure nommée Jovette Marchessault qui donnera son cours d’écriture dramatique devant moi et une quinzaine d’autres étudiants. Je ne sais pas encore qui est cette artiste multidisciplinaire (sculptrice, peintre, dramaturge, romancière) dont le travail a été maintes fois exposé et récompensé par des prix. Je ne sais pas non plus que cette femme d’origine innue issue d’un milieu ouvrier sait admirablement témoigner de l’histoire culturelle et artistique des femmes à travers ses pratiques, qu’elle n’aura jamais cessé de bonifier du début des années 1970 jusqu’à son décès le 31 décembre 2012.

Ce que je sais maintenant

J’ai depuis appris à connaître cette femme admirable, mais le handicap demeure. L’œuvre de Marchessault, si ce n’était pas de certains irréductibles, tomberait dans l’oubli et subirait l’odieux d’être davantage étudiée à l’extérieur de nos frontières que sur les lieux de ses batailles. Le théâtre expérimental des femmes fondé en 1979 et devenu depuis l’Espace GO, où les pièces de l’auteure ont été maintes fois représentées, fait maintenant à peine jeu égal entre les pièces écrites et mises en scène par les femmes et celles qui le sont par des hommes. D’un point de vue plus général, hormis le théâtre jeunesse où il y a parité, la proportion de la programmation de l’ensemble des théâtres consacrée aux créatrices oscille entre 10 % à 30 %. Nous sommes donc loin de rendre la diffusion culturelle équitable, comme en témoigne un article récemment paru dans Le Devoir selon lequel les hommes sont avantagés 7 fois sur 8 dans les unes médiatiques, alors que Statistique Canada indique qu’au Québec le ratio écrivains-écrivaines est de 55/45.

«De l’invisible au visible»

En 2012, les Éditions du remue-ménage qui, « Toujours deboutte », engagées, critiques et libres, poursuivent depuis 40 ans une réflexion critique sur la condition des femmes, publiaient à juste propos De l’invisible au visible : l’imaginaire de Jovette Marchessault, un collectif de textes critiques et de témoignages. Par-delà l’œuvre de l’auteure et les différentes initiatives féministes, nous avons un devoir de mémoire à observer pour relier ces importants jalons de notre histoire qui ont tendance à s’estomper dans l’évanescence du quotidien. Nous ne pouvons qu’être reconnaissants à cette pionnière, de surcroit autodidacte, d’avoir été mue par cette nécessité de sculpter la matière et les mots et de prendre la parole pour éclairer nos routes communes vers un avenir plus libre pour toutes et tous.

 « J’ai appris (…) à fuir les forges de la sécurité et leurs chaînes furieuses qui se mettent en branle à la recherche de poignets, de chevilles pour les tordre, les plier, les uniformiser, les enchaîner sur des sentiers battus. Avec cette main glorieuse, j’écris avant que le cancer du doute et de la résignation ne dévore l’organe créateur, ne lui colle une étiquette de prix. Si un jour, je cessais de m’écrire, de me peindre, la main glorieuse tomberait de mon corps comme une feuille morte. » Jovette Marchessault, Comme une enfant de la terre, Leméac, 1975.

« J’écris avec cette main radieuse afin que la nuit où me seront comptées mes années, je sois en mesure de prononcer les paroles de la lumière. Avant que je commence ce récit, plusieurs soleils sont déjà morts en moi. J’ai appris peu à peu à faire sauter les amarres du raisonnable, à faire table rase des théories. Aussi à fuir les forges de la sécurité et leurs chaînes furieuses qui se mettent en branle à la recherche de poignets, de chevilles pour les tordre, les plier, les uniformiser, les enchaîner sur des sentiers battus. Avec cette main glorieuse, j’écris avant que le cancer du doute et de la résignation ne dévore l’organe créateur, ne lui colle une étiquette de prix. Si un jour, je cessais de m’écrire, de me peindre, la main glorieuse tomberait de mon corps comme une feuille morte. » Jovette Marchessault, Comme une enfant de la terre, Leméac, 1975.

Suggestions et compléments au texte

*Sur Facebook, une page intitulée Hommage à Jovette Marchessault offre l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la grande dame, de faire part de vos impressions et de prendre connaissance des divers événements réalisés en son nom par ses proches collaboratrices telles que Claire Jean et Pol Pelletier.

*L’Euguélionne, librairie féministe récemment ouverte à Montréal qui tire son nom du roman éponyme de Louky Bersianik paru en 1976 et considéré comme le premier grand livre féministe au Québec. Le documentaire Les terribles vivantes, de Dorothy Todd Hénaut, que je cite dans mon texte, met de l’avant la pensée de ces trois auteurEs québécoises d’envergure : Louky Bersianik(1930-2011), Jovette Marchessault (1930-2012) et Nicole Brassard (1943 — ).

*Pour faire du pouce sur la nécessité d’écrire et sur notre capacité à prendre la parole, chères à Jovette Marchessault, je ne saurais trop recommander de lire Mettre la hache : Slam western sur l’inceste de Pattie O’Green paru aux éditions du Remue-Ménage en 2015. Un témoignage percutant. Sinon, je ne peux que vous inviter à vous intéresser aux artistes de la région qui pratique de près ou de loin l’art féministe.

*Dans un autre registre, le projet IndexE, porté par l’artiste Sarah Chouinard-Poirier, consiste a créer une installation-performance : un studio improvisé où de nombreuses collaboratrices (de Nicole Brossard à Anaïs Barbeau-Lavalette en passant par Diane Obomsawin) viendront défendre des titres de la littérature exclusivement féminine. Le leitmotiv de l’artiste au départ était de répondre à une blague d’un ami qui lui disait qu’il n’y avait pas de grandes œuvres littéraires écrites par des femmes. Certainement une occasion de créer une filiation entre les auteures, lectrices ; de faire passer certaines œuvres de l’invisible au visible.

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