Lili Brunet St-Pierre, mai 2015

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Il y a quelques semaines, on pouvait lire en lettres grasses et jaunes dans le journal de Montréal qu’un bon nombre d’étudiants en enseignement échouent le test de français nécessaire à la diplomation. Bien que le journal aime faire scandale, les chiffres indiquent bel et bien cette tendance. Voilà ensuite que Québec annonce l’apparition de mesures afin de resserrer les critères de sélections des étudiants désirant devenir enseignants. Nous sommes préoccupés par les futures lacunes des enseignants en français, peut-on lire dans la Presse. À la Première chaîne, Jacques Beauchamp demande des précisions à Monique Brodeur, doyenne de la faculté des sciences de l’éducation à l’UQAM, qui affirme qu’il est primordial de travailler cette problématique de façon systémique. Elle confirme aussi que les exigences sont déjà plutôt élevées pour les étudiants désirant devenir enseignants. Ceux-ci doivent effectivement compléter un baccalauréat de quatre ans comptant plus de 120 crédits. Le tout comprenant quatre stages à temps plein, non rémunérés pour la plupart.

D’abord, nous sommes dans le droit de nous demander pourquoi, alors qu’on nous parle d’aborder le problème de façon systémique, le seul facteur appréhendé face à ces résultats soit la qualité des étudiants retenus. Le ministère affirme vouloir « hausser le niveau » en demandant une meilleure Cote R dès le collégial pour choisir, et je cite, « les meilleures personnes possibles  pour enseigner aux enfants ». Franchement, je crois que n’importe quel étudiant ayant passé par l’université en viendrait au même constat : l’administration universitaire est complètement déconnectée de la réalité.

Pourquoi ne jamais remettre en cause le système d’éducation en lui-même, et la qualité de l’enseignement universitaire? Il semble que l’équation vise trop souvent les élèves et leur dossier académique de façon automatique, comme si tout bon futur professeur était un candidat exceptionnel dès ses 18 ans au cégep. Ce que j’ai envie de questionner, c’est plutôt pourquoi les futurs enseignants eux-mêmes présentent autant de lacunes en français ? Le ministère de l’éducation semble croire que la maitrise de la langue est un facteur génétique. Voilà peut-être là où réside la lacune : c’est au système d’éducation que revient la tâche d’enseigner proprement notre langue, de la valoriser, de l’induire aux étudiants, et bien plus tôt qu’au cégep. Si les enfants du primaire se mettaient à échouer leur français à l’arrivée au secondaire, la solution serait-elle d’exiger une cote minimale afin d’améliorer le rendement? Allons-nous augmenter les exigences dès l’entrée à la petite école, afin de sélectionner « les meilleurs » ? Serait-ce une solution envisageable? Je pousse à l’exagération, mais reste que la solution du ministère est tout aussi clairement inefficace. En quoi un contingentement ministériel pourrait possiblement améliorer la situation?

La doyenne de la faculté des sciences de l’éducation prêche une considération systémique du problème. Parlons donc systémie.

Depuis une dizaine d’années, beaucoup de domaines d’études ont « haussé le niveau », mais ils ont surtout perdu en accessibilité. Le métier d’enseignant est loin d’être le seul qui soit de plus en plus difficile à intégrer. Depuis quatre ans, pour être psycho-éducateur, il faut compléter une maîtrise de deuxième cycle. Deux ans de plus d’études, et une cote minimale à remplir pour être accepté. Sans la maîtrise : bonne chance ! Vous détenez un baccalauréat, et on aurait raison de croire que c’est un plus pour intégrer le marché du travail : il n’en est rien. Vous n’avez pas le titre, pas plus que vous ne faites partie de l’Ordre professionnel des psycho-éducateurs. Les possibilités d’emplois qui s’offrent à vous sont minimes, sans parler de la reconnaissance de vos acquis. Pour être psychologue aussi, les étudiants doivent maintenant compléter un doctorat. La maîtrise a été complètement retirée, et les prétendants au titre de psychologue doivent encore une fois détenir une cote assez élevée pour être acceptés afin de compléter quatre autres années d’étude. Ce n’est pas rien. D’autres programmes universitaires ont subit les mêmes « améliorations », et d’autres sont en voie de les subir.

Il faut dire d’abord que ces mesures limitent drastiquement l’accessibilité aux ordres professionnels, donc à l’employabilité d’étudiants tout de même bacheliers. Une marge de plus en plus importante de la population active est éduquée, diplômée, endettée, sans avoir accès à un emploi permettant le remboursement des prêts. Les demandes de faillites personnelles d’étudiants tout juste diplômés sont en hausse considérable. Quel étudiant sera prêt, s’il ne jouit d’aucune aide financière, à s’engager à compléter deux, trois, quatre autres années d’études? Et comment maintenir une cote exemplaire en travaillant temps plein tout en étudiant? L’accessibilité aux études et l’égalité des chances, c’est aussi ça.

Ce n’est pas en multipliant les demandes et en haussant les critères d’accessibilité que nous auront une société éduquée et en emploi. Seuls les étudiants bénéficiant d’une aide leur permettant l’étude à temps plein et la stabilité de revenus pourront avoir accès à ces métiers que pourtant des centaines d’autres auraient la motivation et la capacité d’occuper tout autant. Si nous abordions réellement le problème de façon systémique, en pensant à notre société comme un tout interdépendant, nous tenterions de rendre de système d’éducation plus efficace. C’est-à-dire que nous devrions pouvoir former des professionnels qualifiés et rigoureux sans que cela ne prenne huit ans et plus de 30 000$ de prêts. Après tout, les psychologues, enseignants, intervenants, psycho-éducateurs, orthophonistes diplômés il y a dix, vingt, trente ans n’ont pas eu à subir cette sur-spécialisation pour être compétents. À quel point serions-nous perdants en société à diplômer plus d’étudiants? Plus de médecins, plus de psychologues, plus d’enseignants? Serait-ce vraiment si terrible?

En fait, l’amélioration du système d’éducation nécessiterait que le gouvernement et les universités opèrent une profonde remise en question. Mais il est sans doute plus facile de brandir une nouvelle Cote R,  ou de pondre une nouvelle maîtrise… surtout lorsque c’est aussi payant.

 

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