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Valérie Delage, mai 2016

Depuis toujours je compte parmi mes ami.e.s des personnes de tous les âges, de la vingtaine à la soixantaine avancée, même plus. À priori, je ne m’interroge jamais sur les problèmes que peuvent poser ces écarts d’âge dans un sens ou dans l’autre. Ils font partie du bagage qui vient avec la personne que je côtoie, au même titre que la couleur de ses yeux, son film préféré et plus que tout, les valeurs qu’on partage.

Les seuls moments où j’y suis sensible sont ceux où le regard des autres se pose sur ces « différences », accompagné de petites remarques comme : « t’as l’air plus vieille que les autres, est-ce que t’es ici parce que t’es un membre de la famille? » ou encore : « tu ne peux pas comprendre, t’es trop jeune, t’as pas connu ça ». Il naît alors en moi un petit malaise, l’impression soudaine de ne pas être à ma place alors que je me sentais si naturellement bien avant de me voir classée dans une catégorie.


Le cerveau est ainsi fait qu’il a besoin de classer les informations qu’il enregistre par catégories. Un peu comme un ordinateur, nous rangeons les données absorbées dans divers dossiers et sous-dossiers afin d’y avoir accès facilement. Toutefois, le cerveau se distingue du fait qu’il ne se contente pas de classer une donnée brute dans un tiroir, mais va y associer toutes sortes d’autres informations reliées à différentes zones : sensorielles (la couleur, l’odeur du lieu), émotionnelles (événement associé à un moment de joie, de tristesse), cognitives, etc. Ainsi, l’information va être traitée différemment selon le vécu de chaque personne, qui va lui attribuer une valeur propre selon ses expériences personnelles. Par exemple, si j’avais eu des grands-parents qui m’avaient constamment fait sentir que j’étais « trop jeune pour comprendre », peut-être aurais-je manqué de confiance en moi en présence de personnes âgées. Mais j’ai plutôt eu un grand-père qui me confiait son vécu d’égal à égal, comme à une amie sans âge, ce qui peut expliquer en partie qu’aujourd’hui j’entretiens des conversations égalitaires avec des gens de 10 à 100 ans!

Le problème ne tient peut-être pas tant à la nécessité comme telle de classer les gens dans des catégories, qu’aux valeurs morales ou jugement que la société peut associer à ces catégories et à la culpabilité ou au mal-être que l’on peut éprouver lorsqu’on ne se sent pas intégré.e dans l’une ou l’autre. Si notre cerveau a besoin de catégoriser les choses, il nous faut cependant garder à l’esprit que le spectre peut être large d’un extrême à l’autre de ce découpage artificiel et que nombre de gens peuvent se sentir exclus de cette classification.

Force est de constater que la catégorisation de l’humain engendre son lot de préjugés et de discrimination. Sexisme, racisme, âgisme sont tous des conséquences de jugements associés à des classifications pourtant arbitraires. C’est pourquoi il demeure encore difficile de nos jours d’assumer socialement des relations amicales ou amoureuses mettant en jeu d’importantes différences d’âge. Cinq, dix, vingt ans, plus? La notion «d’importantes » demeure en outre propre à chacun. Du CPE à la résidence pour personnes âgées, tout le monde est bien rangé dans des classes d’âge relativement hermétiques. Au point qu’il nous faut maintenant organiser des activités intergénérationnelles pour recréer des ponts!

Je ne suis plus jeune, je ne suis pas encore vieille. Certains jours je me sens comme une enfant, d’autres je désirerais savourer une retraite tranquille. La plupart du temps je vis sans conscience de mon sexe, de mon orientation sexuelle, de mon origine, de mon âge. Seul le regard des autres me replace dans une catégorie où je me sens souvent à l’étroit, inconfortable.

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