Mariannick Mercure, janvier 2015

mmEn France, 12 personnes sont mortes dans un attentat qui visait des journalistes et des caricaturistes. Depuis, le débat sur la liberté d’expression, plus particulièrement sur le blasphème, refait surface dans l’actualité.

Certains croient que le blasphème devrait être interdit ou réprimé socialement, suggérant parfois que les attentats du Charlie Hebdo n’auraient pas eu lieu si tel avait été le cas. D’autres, au contraire, croient qu’une telle censure rendrait victorieux les groupes extrémistes qui la demande, et que plutôt, la critique de la religion et le blasphème ont leur place dans une société démocratique.

Ce mois-ci, la « chronique controverse », de La Gazette de la Mauricie donne la parole à trois personnes ayant des points de vue très différents sur la question.

Alexandre Dumas, chargé de cours en histoire religieuse à l’UQTR

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La signification d’un blasphème diffère toujours selon la religion visée et le contexte : se moquer du catholicisme au Québec, à l’époque de la Révolution tranquille, permettait une remise en question de l’ordre établi. Par contre, se moquer de l’islam aujourd’hui, que ce soit ici ou en France, cible directement une minorité. La situation des musulmans en France est comparable, en termes de contexte, à celle des Noirs dans le sud des États-Unis. Même lorsqu’on prétend faire de l’humour, il est difficile de ne pas percevoir de mauvaise intention en raison du passé tragique de la minorité visée.

De plus, il faut tracer une ligne entre le fait de se moquer d’une religion organisée et se moquer des gens qui la pratiquent. Représenter les musulmans par une caricature de bédouin barbu contribue forcément à l’amalgame. Pareillement, lorsqu’on se moque d’une femme qui porte le voile et qu’on généralise en suggérant que les musulmans dominent leurs femmes, on dépasse la ligne et on plonge dans la diffamation.

Suite aux évènements récents au Charlie Hebdo, on remarque que les gens qui appellent à la liberté d’expression n’appartiennent pas aux groupes qui sont ciblés par les critiques et les caricatures. Est-ce aux athées de décider ce qui est choquant pour les croyants? Est-ce aux hommes blancs hétérosexuels de décider ce qui est sexiste, raciste et homophobe?

Les athées, n’ayant aucun repère commun et aucune valeur commune, ne pourraient jamais subir les attaques qu’eux-mêmes infligent aux croyants. Pour cette raison, les non-croyants devraient limiter leurs appels à la liberté d’expression pour critiquer les croyants. C’est une condition pour établir un dialogue ouvert et respectueux.

Jean-Éric Guindon, avocat

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Outre les propos haineux et violents ou ceux qui peuvent être restreints selon les critères déjà émis, je ne crois pas que l’État doit légiférer pour limiter la liberté d’expression : ce n’est pas son rôle et ce serait dangereux. La liberté d’expression est une valeur universelle, et c’est la société qui va la réguler de manière automatique. Par exemple, il n’est pas « permis » socialement de faire des blagues sur les noirs. Une des balises sociales qui devrait encadrer la liberté d’expression, donc, c’est la règle d’or : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. ».

Moi, je suis catholique, et bien sûr, j’aimerais qu’il n’y ait plus de blasphème dans notre société. Concernant plus spécifiquement le journal Charlie Hebdo, il n’est pas simplement laïc, il est antireligieux et offensant. Mais où est la limite entre offensant et haineux? C’est une question de savoir-vivre, et l’État ne pourra jamais faire une loi « pour être poli », dans ce cas-ci aussi, la régulation se fera par elle-même.

Quant à savoir si les autres médias devraient diffuser les caricatures du Charlie Hebdo, un parallèle qu’on peut faire serait avec la pornographie : c’est permis par la société, bien que plusieurs ne soient pas d’accord avec ces images, mais si un attentat était commis contre des producteurs de pornographie, devrait-on se sentir obliger de les publier partout? Poser la question, c’est y répondre!

Normand Baillargeon, auteur et professeur en philosophie de l’éducation à l’UQÀM

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La liberté d’expression est un principe politique qui demande au citoyen de faire une sorte de gymnastique intellectuelle par laquelle il doit simultanément penser deux choses : d’un côté, telle idée est ignoble, indéfendable; de l’autre : rien, et surtout pas le fait que je la pense telle, ne doit s’opposer à son expression publique.

Très tôt, on s’est demandé au nom de quoi on pouvait restreindre la liberté d’expression. Il est des cas (incitations à la haine, calomnie, négationnisme) où on pense pouvoir le faire et ils diffèrent selon les pays et les traditions. Ce qui se joue aujourd’hui, avec l’affaire Charlie Hebdo, concerne les limitations pour des motifs religieux, plus précisément pour cause de blasphème. Depuis quelques années, des organismes comme l’OCI (Organisation de la Conférence islamique), ont promu jusqu’à l’ONU, et non sans un certain succès, l’idée que le blasphème devrait être interdit. C’est une très, très mauvaise idée.

Il faut défendre non seulement le droit, mais aussi le devoir de blasphémer, ce qui signifie déboulonner les certitudes, moquer les pouvoirs et ramener à leur humaine proportion des systèmes de croyances dangereux à proportion qu’ils oublient leur origine. Les croyances religieuses ne devraient en aucun cas recevoir de traitement préférentiel.

En bout de piste, je plaide donc pour qu’on mette, en ces heures où on la menace, le plus grand soin à préserver le principe de la liberté d’expression pour lequel tant de gens ont lutté et en certains cas sont morts. Mais je plaide aussi pour qu’on cultive la vertu de ne pas s’offenser de tout et de n’importe quoi ainsi que le sens du respect d’autrui.

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