Alex Dorval – Société – Décembre 2020

En approfondissant notre dossier de ce mois-ci, qui porte sur les enjeux de la préservation du patrimoine culturel, je me suis questionné beaucoup sur les choix que fait notre société lorsque vient le temps d’investir dans notre mémoire collective. J’ai pensé notamment à ce qu’on choisit de laisser de côté, ces choses ou idées auxquelles on décide de ne pas accorder de place d’importance dans l’avenir que nous bâtissons. À tout ce que, par discrimination, on vient à ranger dans une sorte de patrimoine de l’oubli.

Le palmarès des grands oubliés

Depuis que la pandémie sévit, nous avons pu entendre  les porte-paroles des associations industrielles et chambres de commerce s’autoproclamer à tour de rôle les « grands oubliés » de l’aide gouvernementale. Si les cris du cœur méritent tous d’être entendus, force est d’admettre qu’il y a tout de même, au patrimoine de l’oubli, une très longue file d’attente de ces grands oubliés à qui nous refusons depuis trop longtemps de prêter l’oreille.

Dans la file, quelque pas derrière la Protection de la jeunesse et pas trop loin devant les travailleuses de la santé, on peut apercevoir une mère monoparentale de trois enfants qui peine à se souvenir dans quelle file elle se trouve. Est-ce la file de la banque alimentaire où elle récolte les légumes qui ne sont plus à la mode cette année et qu’elle devra apprendre à cuisinier tout en ayant le souci de les rendre attrayants pour ses enfants ? Ou est-ce plutôt la file du bureau de Services Québec où elle doit se rendre régulièrement pour justifier son admissibilité au programme d’aide sociale, alors qu’elle se remet très graduellement d’un épuisement professionnel après trois accouchements en moins de quatre ans et d’une séparation qui lui a permis d’éloigner sa famille des dépendances de son ex ? Elle ne sait même plus pourquoi elle fait la file. Mais ce qu’elle sait, c’est que chaque fois que le PDG d’une chaîne d’hôtel réclame sa place au patrimoine des grands oubliés, elle recule d’un rang.

On ne nait pas pauvre, on hérite de la pauvreté, comme les enfants des riches héritent de la richesse.

Vouloir attirer l’attention

L’écart entre les riches et les pauvres se creuse, on l’a entendu souvent. On le clame même un peu plus fort depuis le début de la pandémie.

On énonce même qu’il serait juste de taxer les géants du numérique, les multinationales, les super-riches et leurs fondations de charité – dont la mission caritative semble par ailleurs aussi s’être perdue quelque part dans l’oubli collectif. Cette idée serait, selon ses détracteurs, reprise sans cesse par des partis politiques populistes cherchant à saigner les riches comme s’ils étaient des vampires-socialistes fuyant la lumière de la science économique moderne.

À ce titre, je suis resté estomaqué à la lecture d’un texte de Jean-Robert Sansfaçon paru le 24 novembre dans Le Devoir. Dans cet éditorial intitulé « Temps durs pour les riches », Sansfaçon accuse Québec Solidaire de « vouloir attirer l’attention » en suggérant d’augmenter davantage les taxes des mieux nantis et des grands pollueurs. Sansfaçon se pose en économiste paternaliste et défenseur des riches, et nous sert les mêmes arguments-sophismes dont on nous abreuve chaque fois que quelqu’un essaie de ramener sur la table le sujet du partage équitable des richesses.

Ces pauvres riches

L’éditorialiste avance entre autres l’argument de la politique du pire voulant que le Québec soit déjà exemplaire en matière d’impôt sur la richesse. En se comparant, on se console, mais on ne s’épanouit pas nécessairement. Mais le plus grand sophisme dans l’argumentaire de Sansfaçon est de s’attaquer non pas à l’idée défendue par QS, mais au parti lui-même, en identifiant la proposition de taxer les plus riches à « la nature de la bête ». Ce réflexe rhétorique qui consiste à sataniser les socialistes témoigne bien d’une certaine incapacité à réfuter leurs idées. L’éditorialiste n’allait certainement pas s’empêcher de brandir la menace de l’exil des grandes fortunes. On croirait lire un texte d’un zélé comité de sages de droite de l’Institut économique de Montréal, mais non, c’est vraiment l’éditorialiste du Devoir qui se porte défenseur des pauvres riches !

Ce qui relève de la pensée magique, ce n’est pas l’idée d’aller chercher l’argent où il dort, c’est-à-dire dans les coffres des supra-richesses, mais plutôt de défendre bec et ongles encore en 2020 la fameuse théorie du ruissellement. Il s’agit là d’une vision réductrice et toxique de l’économie en ce qu’elle ne perçoit, d’un côté de l’équation, la création de richesse qu’en termes financiers et, de l’autre côté, qu’elle oublie de considérer les coûts sociaux et environnementaux du système productiviste qu’elle défend.

Cette vision sublimée des dynamiques socioéconomiques au profit de la fiction du ruissellement des richesses trouve par ailleurs son reflet dans l’occultation médiatique et politique des luttes contre la pauvreté.

La pauvreté, c’est jamais payant ! – Adage populaire sarcastique

L’héritage de la pauvreté

Mais n’oublions pas : on ne nait pas pauvre, on hérite de la pauvreté, comme les enfants des riches héritent de la richesse. Comme le fait si bien remarquer l’économiste et politologue italien Ricardo Petrella, la pauvreté n’est pas un statut, elle n’est ni innée, ni statique. Il n’y a pas de « pauvres » à proprement dit et il serait plus juste à son avis de parler d’un « processus d’appauvrissement » que de « pauvres ». La force de ce glissement sémantique réside dans ce qu’il permet à la fois de voir la pauvreté comme la conséquence de l’accaparement des richesses et de comprendre que les luttes contre la pauvreté ne sont pas vaines. Elles s’inscrivent dans une vision humaniste et émancipatrice de l’économie

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