Réal Boisvert – Opinion – Janvier 2020

Il n’y a pas si longtemps encore, d’aucuns prédisaient la mort du livre. À l’heure de la tablette numérique, du téléphone intelligent, de Twitter et de Facebook, on pourrait craindre en effet que le livre ait perdu des plumes. Puis l’année 2020 est arrivée. Bien sûr, elle aura été difficile, c’est un euphémisme de le dire. Mais comme  « à quelque chose malheur est bon », selon le proverbe, l’édition de livres québécois et les librairies du Québec dans l’ensemble s’en sont plutôt bien sortis. C’est notamment le cas des librairies Poirier de Trois-Rivières et de Shawinigan qui ont fait l’objet d’un engouement phénoménal selon ce qu’en a apporté le Journal de Montréal. Le livre est loin d’avoir dit son dernier mot, peut-on croire.

On a rarement autant entendu parler de lui. Des personnages publics, des chroniqueurs de tout acabit et le légendaire docteur Anthony Fauci lui-même se sont mis à publier leur liste de lecture. Et que dire de la liste de François Legault : elle a fait beaucoup de bruit, on va s’en souvenir.

Dans la foulée, Le Devoir a publié récemment les listes de quelques-uns de ses journalistes et collaborateurs. Il nous a offert notamment sur une seule page la liste d’Émilie Nicolas et celle de Christian Rioux. Ces deux personnes portent sur les mêmes phénomènes sociaux actuels des opinions qui sont, pour le moins, diamétralement opposées. Quel beau face-à-face !

La liste de lecture d’Émilie Nicolas retient des titres qui s’attaquent au racisme, à l’esclavage et au colonialisme. Émilie Nicolas est une militante. Elle promeut la diversité sous toutes ses formes et elle nous fait découvrir des auteurs haïtiens et innus qui ont vécu eux-mêmes les injustices qu’ils dénoncent. Je n’apprécie pas toujours les chroniques d’Émilie Nicolas, je l’avoue, estimant sans doute à tort qu’elle verse plus souvent qu’autrement dans le ressentiment et l’amalgame. Impossible cependant de résister à l’invitation qu’elle nous fait de lire Jacques Roumain, Rodney Saint-Éloi ou Marie Vieux-Chavet. Sa liste aura eu le mérite de me la faire découvrir sous un autre angle.

Les choix de Christian Rioux ne sont pas moins appuyés. À l’instar d’Émilie Nicolas, il a recours à des auteurs qui vont certes de concert avec ses convictions, soit l’importance de l’identité nationale, les périls qui accompagnent les dérives de la nouvelle morale identitaire, la célébration sans honte du terroir et les avancées de la civilisation. Autant de références qu’on doit connaître, selon lui, pour éviter la guerre, s’ouvrir à l’autre et tendre vers l’universel. Pour ce faire, il convoque Philip Roth, Albert Camus, Régis Debray, Sylvain Tesson et Ringuet. Pour paraphraser Jean-François Nadeau, disons que ces auteurs nous prennent à l’estomac avant de nous donner une marche à suivre. Ses choix sont ceux d’un dilettante plutôt que d’un militant, ce qui ne gâche rien.

Sur un autre plan, je ne peux résister à l’idée de partager non pas ma liste, mais trois petits coups de cœur de fin d’année. Trois livres qui, à l’heure où Régine Laurent s’apprête à déposer son rapport final sur le droit des enfants et la protection de la jeunesse, nous démontrent à quel point le livre a souvent une longueur d’avance sur l’actualité. Ces ouvrages d’autofiction nous saisissent, nous dissolvent, nous plongent dans le vide et nous emportent au cœur de ce que c’est de grandir, de souffrir, de rebondir et… de vivre quand on a été un enfant abusé, trompé, bafoué, maltraité et humilié. Le consentement de Vanessa Springora, Orléans de Yan Moix et Le Temps gagné de Raphaël Enthoven sont trois livres d’une écriture et d’une beauté rares. Trois coups de pied au cul de ceux qui sont en défaut d’humanité et, en prime, un supplément d’âme pour les autres qui ne désespèrent pas de l’avènement d’un monde meilleur. Ah oui, par moments, en parcourant ces trois auteurs-là – et en changeant ce qui doit être changé, il va sans dire – j’avais l’impression de relire Pierre Vallières…

Décidément, s’il y a une personnalité qui mérite le titre de la personnalité de l’année en 2020, c’est bien le livre !

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