Marie-Christine Tessier – janvier 2020

Le surendettement implique une problématique sociale sous-jacente. Les causes d’un fardeau financier et leurs effets sur les individus sont multiples et pernicieux. L’expertise de Bertrand Rainville, conseiller budgétaire au CIBES (Centre d’intervention budgétaire et sociale), permet d’éclairer le phénomène du surendettement.

En se penchant sur la question, on constate que nos gouvernements ne proposent pas de définition légale. En s’inspirant du sociologue Gérard Duhaime et de la notion de sujets entravés de Jean-François Malherbe[1] ainsi que du travail effectué sur le terrain, le CIBES propose sa propre définition du surendettement[2]. L’organisation insiste sur le fait […] « qu’on peut […] considérer qu’une personne ou une famille est surendettée lorsque sa liberté d’agir est entravée par le poids des dettes sans que cela ne se concrétise nécessairement par des retards de paiements ». Le concept de liberté d’action est le noyau de cette proposition. Il implique une immobilité du sujet et une étendue de la problématique difficilement mesurable.

Bertrand Rainville, conseiller budgétaire au Centre d’intervention budgétaire et sociale, estime que la surconsommation est le combustible auquel carbure une « machine à endettement ». Crédits photo: Dominic Bérubé

En Mauricie, il a été estimé en 2006 que 5000 personnes étaient en situation de surendettement. Une enquête maison du CIBES, dont les données provenaient de projections de l’ensemble des Caisses Desjardins sur le territoire, ciblait notamment les cas de retard de paiements. Selon le conseiller budgétaire, ces chiffres n’étaient qu’un petit échantillon de l’ampleur réel de la problématique. Le portrait serait d’ailleurs beaucoup plus pessimiste aujourd’hui. En effet, l’utilisation du crédit est en hausse constante et plus de 80% des consommateurs seraient endettés[3].

Outre les conséquences financières d’un endettement élevé, les individus aux prises avec cette réalité sont confrontés à d’importants soucis de santé. Déjà, en 2006, une étude effectuée par le CIBES[4] soulignait les effets dévastateurs du surendettement sur la santé physique et mentale. L’anxiété, le sentiment de culpabilité et de privation, ou les symptômes psychosomatiques, notamment, demeurent des dominateurs communs à une situation financière précaire. Aussi, 92 % des surendettés se sentiraient déprimés, contre seulement 14 % au sein de la population. Selon le conseiller budgétaire, les gens ont le « sentiment d’échouer là où les autres ont l’air de réussir ». En plus des conséquences sur le marché de l’emploi – arrêt de travail, épuisement professionnel, absentéisme, – le fardeau financier peut mener à l’exclusion sociale. Le surendettement est un phénomène qui touche toutes les classes sociales sans égard au revenu, et ce, malgré le mythe persistant voulant que les gens en situation de pauvreté soient surreprésentés.

La liberté entravée dont parle Bertrand Rainville puise ses sources dans la culture de la consommation en Amérique du Nord. En comparaison, les Français sont à moitié moins endettés que les Canadiens. Sans faire le portrait sociologique et historique de notre rapport à l’argent, il convient d’affirmer que le système économique actuel façonne nécessairement notre approche au crédit. Cette approche semble s’accélérer systématiquement, soumise à une logique propre, impersonnelle, voire automatique. En creusant les sources de la problématique, M. Rainville a noté que la surconsommation est le moteur avec lequel carbure une « machine à endettement ». Phénomènes assez récents dans l’histoire, le surendettement et la surconsommation se juxtaposent pour ne former qu’un circuit commun.

« La cote de crédit n’a plus de freins. […] Il y a un dérapage consumériste. La surconsommation est une maladie. »

– Bertrand Rainville

Notre interlocuteur insiste sur le caractère autodestructeur de la surconsommation, où une forme « de dépendance à la consommation » s’enracine dans la culture. Le chercheur estime qu’un travail en amont serait plus que nécessaire pour valoriser une approche de réflexion envers ses propres choix de consommation. Étant donné le caractère coercitif du système de crédit, il devient difficile d’être critique face à notre rapport à la consommation de masse.

Tandis que la France encadre le phénomène, notamment avec sa loi qui prévient et accompagne les personnes victimes de surendettement, le Québec et le Canada ne présentent aucune proposition en ce sens. À la question de savoir si des efforts politiques sont envisagés pour encadrer le surendettement, M. Rainville ne semble pas optimiste sur le sujet. Selon lui, la réponse passera peut-être par les citoyennes et les citoyens qui modifieront leur trajectoire de pensée face à la consommation. En ce sens, les mouvements environnementaux et sociaux pourraient inspirer des actions à contre-courant assez fortes pour espérer une issue au cycle de la surconsommation et du surendettement.


Sources:

J-F Malherbe, La démocratie au risque de l’usure – l’éthique face à la violence du crédit abusif, 2005

http://cibes-mauricie.ca/wp-content/uploads/reflexions/reflexion-surendettement-definition.pdf

Consommation, endettement, surendettement, ce que nous en pensons

B. Rainville, Le surendettement, fracture individuelle et sociale, 2006

 

LAISSEZ UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

For security, use of Google's reCAPTCHA service is required which is subject to the Google Privacy Policy and Terms of Use.

I agree to these terms.