Lauranne Carpentier, mars 2019

Le savoir académique dont nous héritons aujourd’hui a été essentiellement construit par la pensée des hommes de pouvoir, blancs et d’une classe aisée. Il a permis de grandes avancées, mais en s’imposant de manière dominante, il a dévalorisé les savoirs des femmes et même leurs capacités intellectuelles pendant longtemps. Ce savoir, construit par et pour les hommes, a donc renforcé les inégalités entre les sexes et les genres.

Aujourd’hui, selon l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), « [les Québécoises] demeurent fortement minoritaires dans le secteur des sciences naturelles, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques ». Les scientifiques dans ces domaines sont des hommes, en grande majorité.

savoir des femmes
La recherche scientifique a longtemps été une affaire d’hommes. À l’époque de Marie Curie, les femmes scientifiques étaient rares. Selon une analyse féministe, le savoir qui résulterait d’années de recherche serait ainsi teinté par des biais sexistes.
Crédits : Portrait de Marie et Pierre Curie vers 1921.

Pendant longtemps, au Québec comme ailleurs, les scientifiques ne se sont intéressés qu’au point de vue masculin, comme s’il représentait la population entière. Cette science centrée sur l’homme contient de nombreux biais sexistes.

Par exemple, tout le monde a déjà entendu la petite histoire des spermatozoïdes nageant avec force dans la noirceur jusqu’à l’ovule attendant d’être activée afin de ne pas dépérir. Ce récit est similaire à celui de la Belle au bois dormant et de son prince venant la secourir. Une science avec de telles descriptions et interprétations genrées était possible parce que les scientifiques, hommes, étaient empreints de préjugés et de valeurs sexistes, culturellement valorisées : les femmes devaient être passives et vulnérables et les hommes actifs et courageux.

La biologie a été un des premiers milieux scientifiques que les femmes ont intégré. Il est possible de corréler leur arrivée et l’approfondissement du récit du spermatozoïde et de l’ovule. En réalité, l’ovule est très actif lors de la reproduction : il « tient » le spermatozoïde près de lui pour lui permettre de le féconder. Il s’est avéré que le spermatozoïde ne faisait que des mouvements horizontaux, donc il ne pouvait pénétrer l’ovule à lui seul (sinon il glisserait sur ses parois plutôt qu’y entrer). Nous connaissons mieux ce processus, entre autres, grâce à une scientifique, et féministe, Emily Martin. Les deux cellules travaillent ensemble pour la fécondation, contrairement à l’interprétation des premiers scientifiques axant sur la compétition entre spermatozoïdes et l’action du vainqueur. Cette simple analogie et d’autres similaires ont permis de susciter l’émergence d’une science féministe.

Afin de corriger les biais sexistes et d’obtenir une meilleure science, plus juste et plus près d’une vérité, les féministes en science proposent d’accueillir la pluralité et la complexité dans les théories scientifiques. Par exemple, il s’agit de considérer sérieusement les théories alternatives, décentrées de l’homme et plus nuancées. D’ailleurs, selon l’ACFAS, « [les] bénéfices de la diversité ont été démontrés dans plusieurs milieux, dont celui de la recherche et de l’innovation ». Surtout, elles suggèrent de rejeter l’objectivité décontextualisée des scientifiques en acceptant que leur point de vue scientifique soit toujours contextualisé dans une vie personnelle et dans une culture.

Quoique considéré comme des biais à la recherche, ces caractéristiques (complexité, diversité et contexte) sont des critères essentiels à la validité et à la crédibilité d’une recherche. Selon plusieurs féministes, dont Sarah Blaffer Hrdy, une science dont les biais sont explicites est préférable à une science donnant l’illusion qu’elle est impartiale (alors qu’elle ne l’est pas). Ainsi la science selon cette perspective permet à la fois plus d’égalité entre les genres puisqu’elle est ouverte à la diversité, à la fois une objectivité plus juste.


Références 

Blaffer Hrdy, S. (1986). « Emphathy, Polyandry, and the Myth of the Coy Female », in R. Bleier (ed.), Feminist Approaches to Science (pp. 119-146). New York: Pergamon Press.

Martin, E. (1991). « The Egg and the Sperm: how Science has constructed a Romance based on Stereotypical Male-Female Roles », Signs: Journal of Women in Culture and Society, 16(3): 485-501.

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