Mélissa Thériault – Culture – Décembre 2020

Il est bien connu qu’une image vaut mille maux : cela est particulièrement vrai en cette fin d’année 2020 qui a été forte en réflexion et en émotions en ce qui a trait aux usages et conséquences de ce qu’on appelle, pour faire court, la liberté d’expression. Un enseignant assassiné pour avoir montré une caricature de Mahomet, une professeure dans la tourmente pour avoir utilisé un terme contesté, des créateurs et créatrices dont les œuvres ont été modifiées sans qu’on les en avise, le tout dans un brouhaha médiatique qui, bien qu’éclairant à plusieurs égards, ne permettait pas toujours de maintenir un climat de discussion constructif.

La remise en question suscitée par les événements a eu des impacts très variés : plusieurs sont restés sur leurs positions et se sont sentis attaqués par le simple fait que l’on demande une remise en question, plusieurs ont entendu le message et réfléchissent, plusieurs ont pris action sur le champ. Nous avons eu l’occasion d’apprendre à faire mieux, à soupeser nos mots, à en faire un usage plus prudent. Cela vaut pour les titres de livres (que ce soit ceux de Laferrière ou de Vallières), pour les conversations, pour la façon dont les paroles, vitrines et tribunes sont partagées dans l’espace public, mais aussi nos exigences et attentes en tant que membre du public. Mais allez savoir : quand il est question d’humour, c’est encore plus délicat.

Comment juger « l’humour »?

La caricature se situe sur une fine ligne qui, par définition, est toujours inconfortable : c’est la juste mesure qui fait son efficacité, mais la diversité de points de vue des personnes qui la reçoivent fait en sorte qu’elle ne fera jamais l’unanimité. C’est un mode d’expression qui, par définition, est dérangeant, mais peut s’avérer formateur, lorsqu’utilisé de façon bienveillante.

L’humour, qu’il porte sur des sujets légers ou des questions graves, demeure dans sa forme caricaturale un marteau qui peut construire comme détruire.

La télévision québécoise regorge de caricatures : de La p’tite vie à Les Mecs en passant par Mohawk Girls, tournée à Kahnawake ou Les belles histoires des pays d’en haut, le petit écran propose autant de représentations satiriques ou autocritiques de situations du quotidien et d’enjeux de société. Les controverses et critiques à leur sujet tiennent souvent à ce que l’on n’a pas su aborder ces productions comme des déformations de la réalité.

Est-ce que Les Mecs est moins caricaturale que La p’tite vie simplement parce que les costumes et décors sont réalistes? Pas du tout. Seulement, la caricature n’est pas visuelle. Elle n’en est pas moins un outil d’autocritique riche : les Mecs n’est pas un portrait de société, elle ne dépeint ni un idéal ni un modèle à suivre. La série amplifie des travers qu’on observe pour potentiellement les démonter, comme La p’tite vie déformait certains stéréotypes inexacts à la base, afin que l’on prenne conscience de nos travers et que l’on accepte de les surmonter grâce au baume que constitue le rire.

Rire de, rire avec

Chose certaine : on ne peut pas juger honnêtement quelque chose qui d’emblée nous déplait ou nous irrite : si on n’aime pas la télévision, notre avis sur une émission de télévision peut-il être bienveillant et utile? Si on condamne une pratique religieuse dans ses fondements, peut-on vraiment arriver à tenir sur elle un discours constructif avec ses adeptes? L’humour, qu’il porte sur des sujets légers ou des questions graves, demeure un marteau qui peut construire comme détruire. C’est l’une des armes à la fois puissante, démocratique et ravageuse (ce n’est pas moi qui le dis : c’est Virginia Woolf).

C’est là que la fine ligne refait surface. Rire pour affronter l’adversité et composer avec ce qui nous échappe est un outil précieux de survie, de résilience. Rire de soi est un excellent moyen d’épanouissement, une habileté qu’on devrait savoir se transmettre de génération en (dé)génération, selon le cas.

Mais rire d’autrui, de ses valeurs, du malheur qui lui pèse sur le dos : c’est une autre paire de manches.

Quoi qu’il en soit : bonne fin d’année à tous et à toutes, malgré tout, même si vous avez ri jaune ou pas du tout. Puisse 2021 être l’occasion de rire ensemble de 2020.

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