V_Delage_WebValérie Delage, février 2016

La roue du capitalisme tourne rondement, telle une vis sans fin, entraînant inexorablement dans son sillage un appauvrissement des plus pauvres et un enrichissement des plus riches. Couplé à un sévère amaigrissement des services publics justifié par l’austérité, ce mouvement mène à une expansion de la philanthropie sous diverses formes.

La charité des mieux nantis envers les plus démunis n’a-t-elle pourtant pas une valeur morale très louable? Jusqu’à un certain point, oui. Elle engendre cependant des effets pervers qui la mènent parfois bien loin d’une souhaitable justice sociale. En effet, dans la notion de charité, même dans sa forme la plus pure de « don gratuit », il y a la notion d’assisté. S’établit alors un rapport de supériorité, de domination. Celui qui donne est en position de choisir de le faire ou non et de déterminer quand et à qui il veut donner. Celui qui reçoit se situe dans une position d’attente, dépendant du bon vouloir du donneur. Ainsi, le don philanthropique se traduit souvent comme un faire-valoir de la puissance et de la position sociale de ceux qui ont les moyens de le faire. Tandis que ceux qui le reçoivent subissent l’humiliation de leur position d’assisté et la perte de dignité qui s’en suit. « Charité hypocrite qui donne dix sous d’attention pour avoir vingt francs de gratitude » disait Jules Renard, elle procure parfois une reconnaissance sociale à ceux qui peuvent la pratiquer.

La philanthropie exerce par ailleurs son pouvoir dans le choix des causes soutenues, entraînant une forme de discrimination des gens dans le besoin. On distingue les « nécessiteux » qui méritent qu’on les aide de ceux qui n’intéressent personne. Ainsi, des causes comme les maladies infantiles, le cancer ou une situation urgente (incendie, séisme en Haïti) sont-elles nettement plus populaires que le soutien aux itinérants par exemple.

Il y a les causes qui savent se vendre, celles qui savent trouver des moyens créatifs de mettre en valeur les donneurs, que ce soit en lançant des défis sur les réseaux sociaux, en réalisant des exploits sportifs, etc. Des agences de marketing philanthropique sont même spécialisées dans la « vente » de causes.

Dans le principe de la « charité business », figurent les collectes de fonds mettant en spectacle des situations tragiques. On joue alors sur les émotions des spectateurs pour susciter des dons tout en offrant aux entreprises l’occasion d’y travailler leur image de bons citoyens corporatifs. La « charité business » apporte aussi son lot d’activités-bénéfices où des gens de classe sociale semblable – élevée le plus souvent – partagent une activité qui peut aller des soupers somptueux à des tournois de golf en passant par les weekends entre gens d’affaires où l’on partage des moments de plaisir au nom d’une bonne cause.

Bien sûr, tant que la roue du capitalisme continue à tourner dans le même sens, nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à faire des dons puisque les besoins sont là et ne sont pas comblés par un juste partage des ressources. Le don moyen annuel serait toutefois deux fois moins élevé au Québec que dans le reste du Canada selon une étude de Statistiques Canada publiée en 2010. On peut se demander si cela n’a pas un lien avec le fait que les services publics comblent mieux les besoins au Québec grâce à l’effet redistributif des impôts?

Chaque membre d’une communauté est important et peut y contribuer de beaucoup d’autres manières que par sa seule capacité à travailler et à rapporter de l’argent. N’est-ce pas un devoir collectif d’offrir à tous les services dont ils ont besoin afin de leur permettre d’exprimer leur plein potentiel? Des services publics efficaces doublés d’un revenu minimum universel sont les bases d’un vrai partage, d’un système de solidarité juste, qui donne, dans le respect et la dignité.

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