Luc DrapeauLuc Drapeau, février 2018

Le 27 novembre dernier, Christine Beaulieu, native de Pointe-du-Lac, recevait pour son texte J’aime Hydro le prestigieux prix Michel-Tremblay, décerné par la Fondation du Centre des auteurs dramatiques (CEAD) pour récompenser le meilleur texte créé à la scène au cours de la saison précédente. Ce prix est le couronnement d’une année faste pour la comédienne et dramaturge, qui fait son chemin entre le théâtre et le cinéma depuis sa sortie de l’école de théâtre en 2003. En attendant les représentations qui seront données les 1er et 2 mars prochains à la salle J.‑Antonio‑Thompson, je me permets, en ce mois des amoureux, de vous dire pourquoi j’ai eu vraiment un coup de cœur pour ce spectacle. 

Pourquoi j’aime la proposition

S’il ne fait aucun doute que la pièce remporte présentement un succès éclatant, comme en témoignent toutes les représentations qui en ont été données à guichet fermé et l’attention que les médias lui ont consentie, pour Christine Beaulieu, les trois années de recherche qu’elle a consacrées à sa conception n’ont pas été évidentes : « J’ai été super angoissée, mais ça a été super bien reçu. Honnêtement, j’ai eu beau avoir joué tous les rôles dans ma vie, ça été la chose la plus gratifiante parce que là, tout à coup, on félicite au-delà de l’apparence », a-t-elle confié à ma collègue Magali Boisvert.

Soyons sincères, au départ intituler un spectacle J’aime Hydro alors qu’Hydro-Québec vient de hausser ses tarifs résidentiels de 1,1 % pour 2018, unir « théâtre » et « documentaire » dans une même proposition et présenter un spectacle qui dure 3 h 30 étaient loin de constituer un gage de réussite marketing. En effet, pourquoi faire du théâtre documentaire quand il serait préférable de faire de la pub pour gagner sa vie ?

J'aime Hydro
Dans la pièce de théâtre documentaire J’aime Hydro, Christine Beaulieu cherche à savoir ce qu’est devenu la relation entre Hydro Québec et les Québecois. Sommes-nous toujours maîtres chez nous ?
Crédits : Porte Parole

J’aime la proposition parce qu’elle défie les pronostics froids habituels. Elle me prouve qu’en cette ère des communications, les gens continuent malgré tout d’éprouver le besoin d’entrer en communion avec leurs semblables pour approfondir le lien qui les unit et, dans le cas qui nous occupe, leur lien avec une société d’État qui a été un pilier important de la fondation de notre société.

Itinéraire d’un engagement

Il n’est pas étonnant de constater que, dans le flot d’informations sur lequel nous surfons, où tous les jours des milliers de nouvelles se disputent notre attention,  celles qui devraient la capter nous glissent des mains et quittent trop rapidement nos mémoires. Face à ce trop-plein devant lequel les spécialistes eux-mêmes peinent à se retrouver, il va de soi que nous perdions de vue bon nombre des enjeux auxquels est confrontée notre société. C’est dans ce tourbillon que l’auteur accepte de se lancer à corps perdu au gré des courants de pensée et des opinions tous azimuts. Au fil de cette traversée, elle passera du point de vue du néophyte à une prise de position davantage concernée qui cristallisera son engagement.  « Parce que j’aime et parce qu’une fois que j’aime, je ne peux plus être indifférente », dira-t-elle à propos de sa/notre relation avec Hydro-Québec, qui est devenue moins transparente qu’on aimerait qu’elle soit. J’ose croire que c’est un vœu que formule Christine Beaulieu à l’intention du spectateur : ce désir que sa démarche ait un effet miroir sur notre propre engagement. Didactique sans jamais être démagogique, J’aime Hydro représente une bonne occasion de réfléchir au sujet et de répondre à la question posée par la pièce : Est-ce que le pacte entre Hydro-Québec et la population québécoise tient toujours, sommes-nous toujours « Maîtres chez nous »?

Au-delà des diverses ramifications que la société d’État s’est vue apporter, des joutes de ping-pong politique entre les gouvernements successifs et de ses transformations multiples sous l’impulsion d’intérêts privés, il n’en demeure pas moins que sa création au siècle dernier s’est faite à la faveur d’un inspirant élan qui nous a fait rêver.

L’homme de théâtre et politicien brésilien Augusto Boal affirmait à juste titre : « Nous sommes tous des acteurs : être citoyen, ce n’est pas vivre en société, c’est la changer. »

Réflexions que m’inspire J’aime Hydro de Christine Beaulieu

  • Dans la troisième partie de la pièce, disponible sur http://ici.radio‑canada.ca/premiere/premiereplus/arts/5060/jaimehydro, Christine Beaulieu, survolant les barrages de la Baie James dira :  « Dans cet avion-là, c’est comme si toute notre histoire m’est apparue comme infiniment petite face à l’infinité du monde. » Si le gigantesque de ces robustes constructions peut inspirer une image si évocatrice, imaginez ce qui inspira Carl Sagan, cet éminent scientifique, quand il commenta une photo de la terre prise à 6,4 milliards de kilomètres de distance par la sonde Voyager en 1990. Un chef d’œuvre d’humilité. Un point bleu pâle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_point_bleu_p%C3%A2le
  • René Lévesque, homme de communication hors pair et incontournable, intervient à plusieurs reprises par le biais d’archives dans la pièce de Christine Beaulieu. Malgré qu’il soit décédé depuis 31 ans maintenant, sa voix n’a pas perdu de sa pertinence et de son éloquence. Nous avons encore accès sur Youtube à des Points de mire, l’émission d’affaires publiques qu’il pilotait avant de se lancer en politique. Sinon, René Lévesque, homme de la parole et de l’écrit paru chez Vlb éditeur est une belle introduction à son travail journalistique.
  • Je suis à peu près sûr que toutes les compagnies de théâtre-documentaire, dont la compagnie Porte parole, qui soutient J’aime Hydro et est la seule à proposer ce genre au Québec, se sont intéressées au travail d’Augusto Boal. Pour ceux que ça intéresse de creuser la fibre d’un théâtre à vocation sociale et politique, je le recommande vivement.

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