Florie Dumas-Kemp, avril 2016

            S’articulant autour du thème « Nourrir notre monde », le présent numéro nous propose des textes qui abordent les enjeux et solutions collectives d’un point de vue local et mauricien, sous l’angle économique, international, individuel, du point de vue des inégalités sociales de santé, etc. Puisque l’étude des enjeux auxquels sont confrontées les femmes ne saurait être cantonnée à la journée du 8 mars, pourquoi ne pas amorcer une analyse féministe de la question ? Je tenterai donc de vous démontrer en quoi il est aussi primordial de penser les enjeux liés à la sécurité et à la justice alimentaires en termes féministes.

            Tout d’abord, il faut nous poser la question : qui s’occupe de « nourrir le monde » ? Encore aujourd’hui, au Québec comme au Canada les femmes continuent de prendre en charge la majeure partie des tâches domestiques : travail accompli gratuitement, invisible puisque dans la sphère privée de la maison et dévalorisé socialement. Ces tâches comprennent bien sûr toutes celles qui sont liées à l’alimentation : choix des aliments (parmi ceux disponibles, accessibles économiquement), préparation des repas et des menus, etc. De plus, non seulement les femmes accomplissent-elles la majorité de ces tâches, mais elles en assument la charge mentale, c’est-à-dire le « sentiment de responsabilité par rapport à ces tâches »*.

            Deuxièmement, contrairement à ce que voudraient nous faire croire certains animateurs de radio et politicien-ne-s, la pauvreté, comme l’insécurité alimentaire qui en découle, ne sont pas issues de « mauvais » choix économiques et alimentaires individuels. Elles sont plutôt le produit de systèmes économiques et politiques créateurs d’injustices. Figure en bonne place parmi ces systèmes le néolibéralisme qui s’emploie à réduire toujours plus la taille de l’État en sous-finançant les services publics afin de les privatiser. Concrètement, ce sont les mesures d’austérité des dernières années qui ont donné lieu à des coupes sombres dans le budget des organismes communautaires de nos régions. À ce système créateur d’inégalités sociales s’ajoute le patriarcat, qui creuse les inégalités entre les genres. Ce dernier se manifeste par une féminisation accrue de la pauvreté. Cette accentuation de la pauvreté des femmes est rendue possible par un système où, en vertu de la division sexuelle du travail (c.-à-d. travail de soin, services, etc.), elles se retrouvent en majorité dans les emplois précaires, à temps partiel, au salaire minimum et sous-valorisés.

            Il est donc juste de dire que la pauvreté et l’insécurité alimentaire des femmes et des membres d’autres populations marginalisées sont le résultat de décisions politiques sexistes. Comme le dit le titre du récent essai d’Aurélie Lanctôt : « Les libéraux n’aiment pas les femmes »*. J’ajouterais que tant que des gouvernements (néo)libéraux, composés par et pour des hommes blancs privilégiés, se succéderont, que le montant des prestations d’aide sociale constituera une insulte à la dignité humaine et que le pouvoir d’achat du salaire minimum ira en diminuant, les belles résolutions concernant la sécurité alimentaire et la fin de la pauvreté resteront lettres mortes. Concrètement, la lutte contre l’insécurité alimentaire passe par les initiatives locales de solidarité comme les cuisines et épiceries collectives et par les mobilisations citoyennes seules capables de faire plier le pouvoir en place.

Sources:

Conseil du statut de la femme, « La charge mentale » dans Pour un partage équitable du congé parental, Gouvernement du Québec, avril 2015, p.14-15. https://www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis_partage_conge_parental.pdf .

L’R des centres des femmes du Québec, La pauvreté : une décision politique. Analyse féministe des causes de la pauvreté, 2007, http://www.rcentres.qc.ca/files/2007-pauvrete-decision-politique.pdf.

Page-Reeves, Janet (ed.). 2014. Women Redefining the Experience of Food Insecurity: Life off the Edge of the Table. New York: Lexington Books. 346 p.

Secrétariat de la condition féminine, « Égalités économiques », Gouvernement du Québec,  février 2016, http://www.scf.gouv.qc.ca/index.php?id=14 .

 Lanctôt, Aurélie, Les libéraux n’aiment pas les femmes, Lux, Montréal, 2015, 128 pages.

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