Agathe Gentili – Le communautaire : un tigre dégriffé ? – Dossier février 2021 

Important taux de roulement des employés, épuisement professionnel fréquent, dévalorisation des compétences des travailleurs, précarité financière, économique et de l’emploi… Les conditions de travail des travailleurs du mouvement communautaire autonome ressemblent aux aspects vulnérables qu’ils essaient de combattre dans la collectivité. La pandémie aura rappelé le rôle fondamental du secteur communautaire pour assurer le lien social face à un désengagement du secteur public.

Le Groupe de recherche interuniversitaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) a mené une étude sur la précarité qui touche les travailleurs(euses) du milieu de l’action communautaire autonome (ACA). Publiée à l’automne 2020, l’étude révèle qu’un travailleur sur cinq aurait vécu un épisode d’épuisement professionnel. Seuls des arrangements hors travail permettraient d’atténuer les effets néfastes de cette précarité. En outre, l’autonomie dans la gestion de leurs horaires cache bien souvent une implication considérable en temps supplémentaire non rémunéré.

Les chercheurs Mylène Fauvel et Yanick Noiseux, responsables de cette étude, constatent notamment que les travailleurs du communautaire doivent « endosser la précarité pour la combattre ».

L’étude démontre que la précarité concerne l’emploi et le poste en lui-même puisque les possibilités d’avancement professionnel sont limitées et que les fluctuations dans le financement par projet peuvent mener à des congédiements. Elle toucherait aussi le revenu (salaires faibles et situation financière de l’organisme changeante) ainsi que la santé et la sécurité au travail (horaires variables et atypiques, surcharge de travail fréquente, faible proportion des travailleurs protégés par une assurance collective). De plus, le taux de syndicalisation est faible, laissant la défense des droits de travailleurs entre les mains du gestionnaire. Bien souvent, pour boucler le budget, ces derniers doivent avoir recours à des bénévoles et à des emplois subventionnés. Le taux de roulement des employés avoisine 30 %. Dans ces conditions, former une relève s’avère difficile.

Par ailleurs, les employées du milieu sont majoritairement des femmes. En 2018, le Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’économie sociale et de l’action communautaire (CSMO-ESAC) chiffrait la représentation des femmes dans le secteur à 67 %.

La conviction d’occuper un emploi utile

L’attractivité du secteur communautaire autonome réside essentiellement dans les valeurs véhiculées et le sentiment d’utilité dans la collectivité. En santé et services sociaux, le communautaire constitue le filet social que le secteur public ne peut plus assurer après des années de coupures budgétaires.

Les travailleurs voient concrètement les conséquences positives de leur travail sur les populations vulnérables. La reconnaissance et la valorisation de leur implication sociale proviendraient donc finalement des bénéficiaires.

L’autonomie dans l’organisation du travail serait également un élément important pour le personnel des organismes communautaires. Les marges de manœuvre seraient plus grandes par rapport au secteur public et les liens hiérarchiques, en règle générale, moins ressentis.

Crise par-dessus crise

La pandémie et les mesures sanitaires auront mis en lumière le rôle essentiel des organismes communautaires, l’importance du lien social et de la défense des droits collectifs et sociaux. La connaissance des milieux d’intervention et le lien de proximité qu’entretiennent les organismes communautaires avec les populations vulnérables se sont avérés fondamentaux pour sensibiliser et vulgariser les mesures prises aux niveaux national et régional par les autorités de santé publique.

L’extrême adaptabilité du communautaire aura joué en sa faveur, mais il devient inévitable de se demander combien de temps encore les travailleurs et gestionnaires sauront faire appel à cette flexibilité.

Le recours massif au bénévolat sollicité par le gouvernement québécois – notamment dans les CHSLD et les centres d’hébergement d’urgence – aura occasionné au final une charge de travail supplémentaire pour le personnel de l’ACA qui devait alors assumer l’accueil et la formation des bénévoles.

Il est ressorti de l’étude susmentionnée que l’aide financière octroyée actuellement n’est que ponctuelle et ne permettrait donc pas aux organismes d’améliorer et de stabiliser leur situation, ce qui a pour conséquence de fragiliser l’emploi de nombreux travailleurs communautaires.

À chaque fin d’octobre a lieu la semaine nationale de l’action communautaire autonome. Cet événement rappelle le travail de fond que réalisent chaque jour les travailleurs de ce secteur. Au-delà des remerciements, le financement pérenne inscrirait le mouvement communautaire dans les domaines importants de la relance économique à venir et permettrait de sécuriser un peu plus les travailleurs du milieu. Le gouvernement prévoit d’ailleurs lancer en 2021 un nouveau plan d’action en matière d’action communautaire et il poursuit les consultations auprès des organismes, amorcées en 2019. Ce plan devrait assurer une meilleure reconnaissance du milieu et le soutenir davantage afin que la précarité au travail ne devienne pas une fatalité.

Sources

  • Consultation en vue d’un nouveau plan d’action gouvernemental en matière d’action communautaire, ministère du Travail, 29 mai 2020.

https://www.mtess.gouv.qc.ca/sacais/action-communautaire/plan-action.asp

  • Précarité au travail et pratiques de gestion dans le mouvement de l’action communautaire autonome, Mylène Fauvel, Yanick Noiseux et Léa Coget, octobre 2020.

http://www.gireps.org/wp-content/uploads/2020/10/FAUVEL-NOISEUX-COGET-RAPPORT-FINAL.pdf

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