Jean-François Veilleux – janvier 2020

Profitons du dossier spécial sur l’endettement dans le présent numéro pour revenir sur l’histoire régionale d’une des plus vieilles institutions financières du Québec moderne.

 

Tout commence par la fondation à Lévis, le 6 décembre 1900, de la première Caisse populaire par Alphonse Desjardins (1854-1920) et sa femme Dorimène (1858-1932) dans le but de faciliter le crédit en milieu rural et de limiter l’influence des usuriers. Il y a 120 ans, stimuler l’épargne par l’intermédiaire des caisses populaires est le meilleur moyen de contribuer « à la formation d’un capital nécessaire au développement économique dont dépend la survie nationale des Canadiens français ».

Le cas trifluvien

Peu de temps après le terrible incendie de juin 1908, Trois-Rivières accueille sa première succursale, le 24 octobre 1909. Son président-fondateur est l’abbé Jules Massicotte, curé de la paroisse Immaculée-Conception, et son vice-président est le médecin Louis-Philippe Normand, alors également maire de Trois-Rivières. La même année, quatre autres succursales coopératives ouvrent leurs portes en Mauricie, soit à Saint-Narcisse, Saint-Maurice, Saint-Théophile-du-Lac et Grand-Mère.

En août 1912, lors du Congrès diocésain d’action sociale catholique à Trois-Rivières, on émet le souhait de voir l’expansion « des œuvres économiques propres à promouvoir le bien-être matériel et moral des classes laborieuses, à savoir des Caisses populaires, des coopératives agricoles, des mutualités professionnelles ou paroissiales ». Le clergé et certaines publications comme Le Devoir ou L’Action catholique ont rapidement appuyé ce projet parce qu’ils voyaient dans cette véritable « banque du peuple » – appelée souvent aussi « banque du pauvre » – un moyen d’améliorer la condition morale et matérielle des classes laborieuses. Mgr François-Xavier Cloutier, évêque trifluvien de 1899 à 1934, était d’ailleurs parmi les premiers partisans de ces caisses populaires.

Quant à l’abbé Joseph-Roger-Irénée Trudel, président-fondateur de la caisse populaire de Saint-Étienne-des-Grès en 1912, il sera délégué national et inspecteur des activités pour la région. Actif jusqu’en 1931, on le considère comme le successeur immédiat d’Alphonse Desjardins ainsi que le principal porte-parole de l’ensemble du mouvement coopératif auprès du gouvernement et de l’épiscopat.

L’immeuble de la caisse de Trois-Rivières, au coin des rues Royale et Bonaventure, inauguré en 1955. Crédits : (Gracieuseté de la Caisse Desjardins de Trois-Rivières, cote FCDQ-SD-0024)

L’héritage d’un pionnier

Dès 1915, avec 114 caisses en activité, les caisses populaires Desjardins concurrencent essentiellement trois banques canadiennes-françaises, soit la Banque Nationale, la Banque d’Hochelaga et la Banque provinciale du Canada, qui possèdent respectivement 221, 148 et 116 succursales.

À la mort du fondateur, le 31 octobre 1920, 187 caisses populaires ont vu le jour au Québec (on en compte 23 en Mauricie), dont 136 fondées par Alphonse Desjardins lui-même. Et ces chiffres ne tiennent pas compte des caisses qui ont rapidement émergé en Ontario et même aux États-Unis. Quelques semaines plus tard, les Trifluviens créent le premier regroupement régional de caisses populaires (anciennement Fédération régionale, auparavant appelée Union régionale). De 1949 à 1968, son siège social est à l’édifice Ameau, au 118, rue Radisson. C’est la plus ancienne des onze fédérations régionales. Du reste, en 1920, onze ans après sa création, la caisse de Trois-Rivières compte 833 sociétaires et 224 401 $ d’actifs, ce qui en fait la deuxième plus grande caisse populaire au Québec, après Lévis.

On peut affirmer que le Mouvement Desjardins a rapidement été adopté par la population dans la région mauricienne. Cet engouement est attribuable notamment à la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) de la Mauricie, fondée officiellement à Trois-Rivières en 1934. Selon les recherches de Georges Meyers, la SSJB tente de contrer les effets de la crise économique de 1929 en semant la vertu d’épargne, laquelle va se transmettre aux générations suivantes. En 1939, on crée entre autres les caisses des quartiers Sainte-Cécile, Saint-Philippe et Notre-Dame. Non satisfaite des résultats obtenus, la SSJB suscite une campagne d’épargne chez les enfants. De cette initiative naîtront notamment les caisses scolaires.

Dans les années 1940, le dévouement et le bénévolat des administrateurs restent la base du système coopératif Desjardins. À preuve, jusqu’aux années 1960, les caisses logeaient souvent dans les maisons personnelles des gérants et leurs services se résumaient généralement à un simple guichet et à un coffre-fort.

Récemment, l’un des grands pionniers du Mouvement Desjardins nous a quittés. En effet, le 24 novembre 2019, on apprenait le décès de l’humaniste Claude Béland, à l’âge de 87 ans. Élu président de la coopérative en 1987, il est resté en poste pendant trois mandats, soit jusqu’en 2000. Il a notamment participé à la modernisation du Mouvement Desjardins en implantant un réseau de guichets automatiques, un système de dépôt et de paiement directs et des services Internet (Accès D).

En 2007, le Mouvement Desjardins créait le Carrefour Desjardins, une entité spécifique pour les nouveaux arrivants. Outre le français, on peut y être servi en plusieurs langues : anglais, grec, arabe, espagnol, italien, russe et même en langage des signes !

En 2015, le Mouvement Desjardins est devenu le premier groupe financier coopératif au Canada et le cinquième dans le monde, avec un chiffre d’affaires de 22 milliards de dollars canadiens. Selon l’agence Bloomberg, c’était alors la deuxième banque la plus solide de la planète, avec plus de six millions de membres et de clients. Mais, depuis cinq ans, Desjardins a traversé plusieurs crises de confiance.

Un bilan mitigé

D’abord, il y a eu le scandale de la hausse de la rémunération des hauts dirigeants de l’institution, notamment en 2016, quand on a accordé 3,9 millions de dollars à l’ancienne présidente et chef de la direction, Monique Leroux. Ensuite, en août 2017, la compagnie d’assurance-vie Desjardins Sécurité Financière (DSF) et la Fédération des caisses Desjardins du Québec ont écopé d’une sanction de 1,5 million de la part de l’Autorité des marchés financiers pour ne pas avoir respecté certaines dispositions légales.

Plus récemment, à l’automne 2019, Desjardins a refusé de participer au montage financier pour le projet de relance en coopérative de Groupe Capitales Médias, avant de finalement accepter de réévaluer sa position par suite de l’insistance du premier ministre François Legault. Étant donné ses quelque 2,3 milliards de dollars en excédents annuels, on s’attendait à mieux de la part de notre coopérative « numéro un ».

Enfin, le 10 décembre 2019, on apprenait que le nombre de personnes touchées par le vol de données privées chez Desjardins – rendu public en juin 2019, alors que les irrégularités étaient connues depuis décembre 2018 après une transaction suspecte à Laval – atteint maintenant six millions de membres, soit la totalité de ses membres particuliers (4,2 millions) ainsi que 1,8 million de personnes seulement détentrices d’une carte de crédit auprès de Desjardins. De plus, environ 173 000 des 350 000 entreprises membres sont aussi concernées par cet événement. Même si le vol de données privées n’est pas propre à Desjardins, est-ce que cette institution réussira à s’en relever ? Quoi qu’il en soit, un retour aux sources semble s’imposer.


Sources:

Merci à Joanie Dufresne, directrice des communications de Desjardins à Trois-Rivières, pour sa collaboration ainsi que les informations fournies par leur historien, Pierre-Olivier Maheux.

COLLECTIF. Trois-Rivières – son histoire en photo (1865-2018), Montréal, Éditions Fédération Histoire-Québec, 2018, 342 p. (p.102)

Georges MEYERS. Chronologie de la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie, mai 1984.

Pierre POULIN. Histoire du mouvement Desjardins : Tome 1 (1900-1920), Tome 2 (1920-1944) et Tome 3 (1945-1971). Montréal, Éditions Québec / Amérique, 1990, 1994 et 1998.

Pierre POULIN. Desjardins : 100 ans d’histoire. Sainte-Foy, Éditions MultiMondes, 2000, 132 p.

Yvan ROUSSEAU, François BISSON et Jean ROY. Caisse Desjardins des Trois-Rivières: 1909-2009, entre quartier des affaires, ville et région. Trois-Rivières, Caisse Desjardins des Trois-Rivières, 2010, 90 p.

Yvan ROUSSEAU. Thèse de doctorat en 1993 : http://depot-e.uqtr.ca/6694/1/000606457.pdf

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1193006/caisses-populaires-desjardins-vol-donnees-personnelles

www.lesoleil.com/affaires/desjardins-remuneration-de-39-millions–pourmonique-leroux-1417bf1f3948217e26411d82701e8fc9

www.lesaffaires.com/secteurs-d-activite/services-financiers/plus-d15-million-de-sanctions-pour-desjardins/596340

www.lapresse.ca/affaires/entreprises/201912/10/01-5253130-fuite-de-donnees-chez-desjardins-des-detenteurs-de-cartes-de-credit-exposes.php?fbclid=IwAR3Er5U9cAkYNg2hQYn4d9SiAMG5ntGkW6c8Hmi38qqNl9x_bbryXnOqxWw

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