Alain DumasAlain Dumas – Économie

En novembre dernier, le Sous-gouverneur de la Banque du Canada affirmait « qu’avant l’éclosion de la COVID-19, le système financier était déjà sujet à d’importantes vulnérabilités, dont le niveau élevé d’endettement des ménages »[1]. C’est donc dire que la situation financière des ménages était chancelante, bien avant la crise actuelle, et que si des mesures d’aide ont permis d’éviter une vague de faillites, le problème de l’endettement excessif des ménages n’est pas pour autant résolu. Le moment n’est-il pas venu de s’attaquer à la racine du problème ?

L’endettement record des ménages

Avant la crise actuelle, le taux d’endettement des ménages atteignait un niveau historique de 181 %, soit une dette moyenne de 181 $ pour 100 $ de revenu net[2]. Comme ce taux d’endettement a doublé dans la plupart des pays riches depuis une trentaine d’années, cela montre que le phénomène est structurel, et non passager.

Pour éviter un scénario catastrophe de faillites en cascades, les gouvernements ont augmenté le revenu des ménages[3] et la Banque du Canada a abaissé les taux d’emprunt au plancher. De leur côté, les institutions financières ont accordé des reports de remboursement hypothécaire à 16 % des ménages concernés et à 6 % d’entre eux pour les prêts personnels, et autour de 1,5 % pour les cartes et les marges de crédit.

Si ces mesures ont permis de diminuer le taux de la dette à 163 % entre avril et juin, cette baisse fut temporaire, car l’endettement s’est remis à augmenter depuis l’été[4]. Il faut dire que la baisse du printemps dernier reposait sur des assises fragiles. D’une part, les restrictions sanitaires avaient forcé la population à réduire certaines dépenses (restaurants, voyages, etc.). D’autre part, bon nombre de reports de paiement hypothécaire avaient servi au remboursement de dettes de consommation.

Des difficultés financières accrues

Mais la deuxième vague d’infections et la fin de certaines mesures d’aide compliquent les choses pour bon nombre de ménages. Si ces derniers ont profité des bas taux d’intérêt pour acquérir une résidence, leur prix a explosé, et par le fait même le montant de leur dette hypothécaire. Ceci arrive dans un contexte de ralentissement du marché de l’emploi qui, selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), rend incertaine la capacité des ménages à rembourser leur prêt hypothécaire[5]. Tout indique que cette incertitude se matérialise, comme en fait foi la hausse des dossiers de faillites de 21,6 % au Québec et de 8,1 % au Canada entre le printemps et l’automne dernier[6].

Par ailleurs, le contexte actuel élargit l’écart de santé financière entre les ménages à revenu modeste et les mieux nantis. Selon Angus Reid[7], quatre fois plus de ménages sont aux prises avec un endettement plus lourd que ne le sont ceux qui voient leur situation s’améliorer. Et comme les emprunts servent à combler les besoins de base pour le quart des ménages endettés, cela montre que l’endettement est plus problématique pour les ménages à faible revenu. Il n’est donc pas étonnant de constater que la moitié des ménages estiment que l’endettement nuit à leur santé mentale[8].

Le cercle vicieux des inégalités et de l’endettement

Si la hausse de l’endettement est un phénomène structurel, les causes le sont aussi. Des études[9] montrent que la hausse de la dette des ménages est fortement associée à la hausse des inégalités. En effet, depuis 1980, le 1 % des plus riches de la planète a capté 27 % de la hausse du PIB réel, alors que les 50 % des plus pauvres en recevaient seulement 12 %[10]. La principale cause des inégalités est la baisse des salaires dans le PIB réel[11] (voir dans la figure ci-contre). C’est pourquoi, selon le consultant McKinsey Global, le revenu réel des deux tiers des ménages des pays riches stagne ou baisse depuis plusieurs années[12]. L’endettement devient donc le seul moyen pour les ménages appauvris de maintenir leur niveau de vie.

Évolution de la part des salaires dans le PIB réel (en %)

Source: FMI, Perspectives de l’économie mondiale : Un nouvel élan? Washington, avril 2017, p. 126.

Or, l’économie ne peut pas fonctionner de manière saine lorsqu’elle est tirée par un endettement excessif des ménages à revenu faible et moyen. Car leur fragilité financière finit par entraîner un désendettement forcé par les faillites, lequel cause une crise (comme en 2008-2009) qui accentue encore plus les inégalités.

Pour éviter un tel scénario, le désendettement doit nécessairement passer par un redressement du revenu réel des ménages. Pour y arriver, voici quelques avenues possibles : hausser le salaire minimum, accorder plus de pouvoir de négociation collective aux travailleurs[13], rendre la fiscalité plus redistributive, instaurer un système de revenu minimum garanti. Enfin, pour alléger la dette hypothécaire, la multiplication des logements à prix abordable s’avère une solution efficace.

Sources

[1] Toni Gravelle, Sous-gouverneur à la Banque du Canada, Discours prononcé devant l’Autorité des marchés financiers, Montréal, 23 novembre 2020.

[2] Statistique Canada. Tableau 38-10-0238-01 Sommaire du marché du crédit pour les ménages, données désaisonnalisées. (https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=3810023801)

[3] À elle seule, la Prestation canadienne d’urgence a augmenté le revenu des ménages de 50 milliards de dollars (au 30 juin).

[4] Il avait atteint 171 % en septembre dernier.

[5] SCHL, Deuxième vague : incertitude quant à la dette des ménages, 10 novembre 2020.

[6] Bureau du surintendant des faillites, Statistiques sur l’insolvabilité au Canada, Troisième trimestre de 2020, https://www.ic.gc.ca/eic/site/bsf-osb.nsf/fra/h_br04387.html#tbl2

[7] L’indice d’accessibilité financière de BDO 2020, Résultats d’un sondage mené par Angus Reid du 1er au 8 septembre pour le compte de la firme spécialisée en insolvabilité BDO Canada, https://debtsolutions.bdo.ca/fr/notre-equipe/bdo-actualites/lindice-daccessibilite-financiere-2020-de-bdo/

[8]L’endettement, le logement et la santé mentale sont des préoccupations majeures au Canada dans le contexte de la pandémie, Résultats d’un sondage mené par la Banque Manuvie, 25 novembre 2020, https://www.manulife.com/fr/news/debt-housing-and-mental-health-are-major-pandemic-concerns-in-canada.html.

[9] Michael Kumhof et Romain Rancière, Inégalité = endettement, FMI, Finances & Développement Septembre 2011.

CÉPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales),  Les inégalités, un moteur du crédit aux ménages, No 379, Juillet-Août 2017.

[10] Facundo alvaredo, Lucas chancel, Thomas piketty, Emmanuel saeZ et Gabriel ZucMan, Rapport sur les inégalités mondiales, World Inequality Database, 2018, 17 p.

[11] Le PIB réel mesure la valeur de la richesse créée.

[12] McKinsey Global Institute, Poorer than their parents ? Flat or falling incomes in advanced economies, July 2016, 99 p.

[13] If  wages are to rise, workers need more bargaining power, The Economist, 31 mai 2018.

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