Par Olivier Gamelin, mai 2018

Les téléphones intelligents ont fait de nous des êtres connectés en tout temps à nos milieux de travail au point où il devient parfois attendu que nous répondions à toute heure du jour.

Je décroche. J’écris ce texte et je me déconnecte. Nous sommes dimanche, après tout. [sonnerie] Bon, mon patron. J’écris ce texte, je réponds au courriel de mon patron et je décroche. [sonnerie] Un texto maintenant. C’est le bureau. Le service des réclamations. Dimanche, dis-je. Il est minuit moins cinq. J’écris ce texte, je satisfais mon patron, les réclamations et je me déconnecte. Je décroche pour ne pas m’accrocher.

 

C’est une recommandation de mon médecin. Fermer mon cellulaire, mon ordinateur, ma tablette, SMS, texto, réseaux sociaux. En dehors des heures de travail, ne pas répondre. Pourtant… [sonnerie] Euh… Mon médecin, dis-je. Paraît que j’ai droit à la déconnexion. De disposer de périodes libres de communications professionnelles. [sonnerie] Une urgence au bureau, visiblement. Nous sommes dimanche, il est minuit. Paré à réagir à toutes les demandes. Instantanément. Les crises professionnelles ne supportent aucun retard. On attend de moi une réactivité immédiate. [sonnerie] Je viens, je viens…

 

Paraît que les conséquences peuvent être graves. Celles de ne jamais déconnecter. Je traîne mon bureau partout. Partout où je vais, mon patron, mon entreprise, mes collègues, le service des réclamations. Tout se brouille. L’hyper-connexion, qu’ils appellent. Une demande d’info ici. Un numéro de téléphone là. Attention aux répercussions, répète mon médecin. Sur ma santé. Mentale et physique. Sur mon bien-être aussi. Mon stress est connecté à haute vitesse. Je suis en veille permanente.

Au début j’étais heureux. J’arrivais au bureau plus tard le matin. Je quittais plus tôt le soir. Mais pour me rebrancher aussitôt. Je gérais mes affaires de partout en bougeant seulement les doigts. Puis, peu à peu, les frontières se sont mêlées. Les frontières entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle. À la maison, je me suis mis à bosser les affaires du travail ; au travail, je gérais les affaires de la maison. Jusqu’au jour où je me suis senti comme un chien en laisse. Une laisse invisible qui sonne jour et nuit. [sonnerie] Un instant. Je réponds et vous reviens.

 

D’abord j’ai eu mal à la tête. C’est prouvé, le stress et le mal de tête sont siamois. Une pression sur les tempes. Constante. Puis, le mal est devenu migraine. La migraine, insomnie. L’insomnie, perte d’appétit. La perte d’appétit, ulcères d’estomac. Les ulcères, eczéma. L’eczéma, dépression. La dépression, burnout. Du burnout à l’arrêt de travail, il n’y a qu’un pas. Un clic, dit mon médecin. [sonnerie] Désolé… [sonnerie] Il est prouvé, le lien entre l’hyper-connectivité et les problématiques de santé mentale. Un clic sur lequel j’hésite à appuyer. La pression sociale, vous comprenez. Les attentes. La performance. L’efficience. J’ai toujours été compétitif, mais là [sonnerie]… Ouf… Là, je suis fatigué. Épuisé. C’est chronique.

Mon médecin le dit : l’augmentation de l’épuisement professionnel serait liée, entre autres, à l’hyper-connectivité. Une perte d’équilibre, en somme, entre le travail et la vie. Je l’ai déjà dit. Mon médecin aussi. La France l’a également soulignée dans la nouvelle mouture de son Code du travail (2017). [sonnerie]

Bon. Excusez-moi, c’est ma conjointe. [sonnerie] Euh… Mon ex-conjointe, je veux dire. Je dois répondre. Elle m’a quitté la semaine dernière et le divorce… Vous comprenez ? Je n’ai pas le temps de tout gérer. [sonnerie] Après je me déconnecte. C’est certain. Je décroche pour ne pas m’accrocher.

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