Louis-Serge Gill, avril 2019

Ce mois-ci, les collaborateurs de la Gazette s’intéressent à l’approche clientéliste dans l’administration des soins de santé. De patients à clients : l’emploi d’un mot plutôt qu’un autre change-t-il quelque chose à mes interactions avec autrui ? Les mots ont-ils une influence sur notre perception de notre rôle dans la société ?

John Langshaw Austin, philosophe du langage, offre une piste de réponse à ces questions dans son ouvrage Quand dire, c’est faire (1962). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les mots employés ont parfois une valeur de performance, c’est-à-dire qu’ils représentent l’action qu’ils supposent. Ainsi, quand le juge martèle « Je vous condamne à… » ou, dans un cadre plus réjouissant, quand l’époux rétorque « Oui, je le veux… », tous deux, par le biais du langage, complètent une action à valeur légale ou juridique.

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Cédits: Dominic Bérubé

Les mots parlent de qui et de ce que nous sommes

Dans Le pouvoir des mots (1997), Judith Butler suggère, en suivant l’idée d’Austin, que les discours haineux détiennent un pouvoir performatif dans la mesure où être traité de « tamoul », de « fiffe » ou de « nègre » porte atteinte à l’identité de la personne. Quiconque voit son identité déstabilisée vit un sentiment d’insécurité. Cela va de soi.

Les manifestations de la haine et du mépris peuvent être subtiles. Pensons à l’ancien premier ministre du Canada, Brian Mulroney, qui employait l’expression « p’tite fille » pour désigner la députée franco-ontarienne Amanda Simard sur le plateau de l’émission Tout le monde en parle le 17 mars dernier. Les pourfendeurs comme les défenseurs de Mulroney s’accordent sur un aspect : l’expression appartient à une autre époque.

Lisez l’ensemble du dossier De patients à clients

Dans une culture, quelle qu’elle soit, des mots et des expressions cacheraient donc des connotations sexistes, racistes, violentes, dégradantes, sous le couvert de la plus stricte banalité… Ainsi, la force d’un mot, à l’instar de son usage, varierait selon les époques et les contextes.

De patients à clients : une définition des rôles 

En ce sens, l’étymologie parle tout autant que le mot dont elle révèle l’histoire. Le mot « client » viendrait du latin cliens, c’est-à-dire une personne qui confie ses intérêts à un homme de loi. Assujetti, le client est relégué au passif puisque, dans la Rome antique, il est le citoyen pauvre qui se place sous la protection d’un patron. Il faut attendre le 19e siècle, la révolution industrielle, pour qu’il devienne un acteur social par son pouvoir d’achat.

Quant au latin patiens, dès le 14e siècle, il désigne le « malade », proche du participe présent patior, celui qui souffre, qui endure, qui supporte, qui attend. Et qu’attend-t-il ?

Selon les leçons d’Austin et de Butler, la réponse à cette question dépend de celui qui prononce le mot, de l’usage qu’il en fait. Dans la bouche de certaines personnes, il ne sera pas forcément négatif et traduira la bienveillance des locuteurs. A contrario, le mot « client » traduira plutôt l’ensemble des intérêts mercantiles de notre société et l’omniprésence de la pensée managériale dans nos interactions humaines.

Sur la base de ces considérations, l’expression « p’tite fille » n’est pas blessante en soi. On blesse autrui quand on choisit des expressions particulières dans l’intention de porter atteinte à la crédibilité d’une autre personne. Il en va de même pour les mots « client » ou « patient ». Tout est une question d’intention et d’observation de l’influence positive ou négative des mots sur les pratiques.


Sources

Austin, John Langshaw, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, coll. « Points », 1970 [1962], 202 p.

Butler, Judith, Le pouvoir des mots : discours de haine et politique du performatif, Paris, Éditions Amsterdam, 2017 [1997], 241 p.

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