Claude Lacaille, comité de solidarité, décembre 2019

Depuis le 18 octobre dernier, le peuple chilien a pris plusieurs fois la rue exigeant trois choses de ses dirigeants: la démission du gouvernement conservateur de Sebastian Piñera, le remplacement de la constitution héritée du dictateur Pinochet et la fin du modèle néolibéral (voir l’encadré). Rien de moins! Bien loin de s’essouffler, le mouvement de protestation ne cesse de prendre de l’ampleur. Depuis maintenant un peu plus d’un mois, des manifestations regroupant une grande diversité de personnes – autant des secteurs populaires que de la classe moyenne – sont organisées dans toutes les villes du pays. Du jamais vu!

Durant les trente dernières années, l’élite du Chili s’est enrichie aux dépends du peuple, les inégalités ne cessant d’augmenter. Les travailleurs se sont vus spoliés par la privatisation forcée des régimes de pensions, les retraités étant dorénavant condamnés à la pauvreté. L’éducation, la santé et l’eau ont également été privatisées. Depuis plusieurs années, le coût de la vie ne cesse donc de croître, qu’il s’agisse du prix de l’essence comme celui des transports en commun ou des médicaments. À cela s’ajoute les immigrants fuyant les pays avoisinants à la recherche d’une meilleure vie. En 2018 seulement, 1 250 000 immigrants seraient entrés au Chili en provenance du Venezuela, du Pérou, d’Haïti et de Colombie. C’est sans oublier le peuple Mapuche et autres premières nations qui voient toujours leurs revendications historiques sauvagement réprimées par leur gouvernement.

Dirigées par un président multimillionnaire, les élites du pays sont depuis longtemps déconnectées de la réalité vécue par le peuple. Devant la mobilisation monstre des 18, 19 et 20 octobre derniers, le président Piñera a d’ailleurs déclaré : « Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, implacable, qui ne respecte rien ni personne et qui est disposé à user de violence et de délinquance sans aucune limite. » On croirait entendre Pinochet! Depuis, l’armée a été déployée, l’état d’urgence déclaré, et un couvre-feu imposé. Contre le million de personnes manifestant pacifiquement, la répression est terrible.

Le Chili, laboratoire du néolibéralisme

Après le coup d’État du 11 septembre 1973, le dictateur Pinochet abolie les mesures sociales et de redistribution des richesses mises en place par Allende. Pinochet fait alors appel aux Chicago Boys, des économistes chiliens formés par l’Université de Chicago, fortement influencé par l’idéologie néolibérale de Milton Friedman. Cette idéologie qui préconise des privatisations massives, des mesures sociales anémiques et de fortes baisses d’impôt pour les grosses fortunes et les entreprises est pour la première fois mise à l’essai. Cette idéologie fera par la suite des petits, d’abord avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni, et puis avec Ronald Reagan aux États-Unis. À la chute de l’Union soviétique en 1990, le néolibéralisme devient le courant économique principal dans le monde.

Pour justifier son recours à la violence, le régime en place ne cesse de se rapporter aux actes de vandalisme perpétrés par les manifestants. Bien que des actes répréhensibles aient été commis par quelques-uns d’entre eux, il importe d’ouvrir l’œil. Tout le monde étant armé d’un téléphone cellulaire, les actions des militaires comme celles des manifestants sont scrutées, filmées et rapidement mises en ligne. Ici, un vandale apparaît bien inoffensif comparé à un policier déguisé réalisant des arrestations musclées. Ailleurs, on filme des policiers « organisant » le pillage d’un supermarché, demandant aux gens présents de ne pas trop exagérer (sic) en leur promettant la protection de la police. Ailleurs encore, on voit un policier glisser un couteau dans le sac d’un manifestant qu’on retient violemment…

Présente depuis quelques semaines au Chili, Amnistie Internationale dénonce la terrible répression dont sont victimes les manifestants de la part de leur gouvernement. Alors que des dizaines de personnes ont été assassinées par des agents de l’État, des centaines d’autres ont perdu un œil alors que la police tirait systématiquement au visage des manifestants avec des fusils à plomb. À cela s’ajoute les milliers de blessés, de détentions et même de disparitions, en plus du nombre croissant de cas de violences sexuelles et de tortures.

Révoltée, la population exige maintenant de vrais changements. La terre tremble souvent au Chili, mais cette fois, c’est le géant d’argile ultralibéral des Chicago Boys (voir l’encadré) qui connait un séisme majeur.

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