Valerie Delage Gazette de la MauricieValérie Delage – juin 2020

La roue bien huilée du capitalisme, colonialiste et extractiviste, tourne à plein régime, creusant toujours plus profondément les inégalités dans le monde. Cette gigantesque roue montre toutefois des signes d’usure sous le poids des changements climatiques et de l’épuisement des ressources naturelles et humaines. La pandémie du coronavirus nous amène par ailleurs à concevoir un modèle économique moins dépendant des productions à l’international. Comment faire en sorte que cette quête d’autonomie ne soit pas synonyme de repli sur soi et de fermeture, mais, au contraire, de solidarité avec le reste du monde ?

La recherche perpétuelle de la croissance du profit, suivant la logique capitaliste, a conduit les grandes entreprises à délocaliser leur production vers les pays du Sud global[1], où les travailleurs et travailleuses sont très peu payé(e)s – pour ne pas dire exploité(e)s – et où les réglementations sont généralement moins sévères. Ce néocolonialisme a permis aux pays les plus riches de s’accaparer les ressources naturelles telles que les mines, les terres agricoles, les forêts, etc., transformant l’économie locale des pays du Sud pour leur seul profit. Et sachant que les trois quarts des sociétés minières de la planète ont leur siège social au Canada, on peut dire qu’on participe amplement à ce pillage !

La solidarité internationale doit s’organiser autour de l’urgence climatique et des droits fondamentaux

En somme, les pays du Nord prospèrent en dépossédant et en opprimant les pays du Sud global, les maintenant à dessein dans la pauvreté et le surendettement. Ils exercent une forme d’esclavage moderne légitimé par un ordre mondial institutionnalisé, arrangé par les pays les plus riches (pensons seulement au G7 ou au G20) à coups de normes, d’accords commerciaux, de traités économiques et politiques internationaux. Sans compter les prêts impossibles à rembourser cautionnés notamment par le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale.

Maintenant qu’on entrevoit quelques fissures dans ce moule délétère, que l’on envisage de recentrer nos activités vers une plus grande souveraineté alimentaire et économique, qu’allons-nous dire aux gens du Sud global que l’on a « organisés » à seule fin de notre profit ? Merci, bonsoir, on ferme tout, débrouillez-vous et n’essayez surtout pas de franchir nos frontières perméables à sens unique…

Ce message est inconcevable et inacceptable ! Pour enfin briser le modèle impérialiste, la démondialisation doit absolument se faire en solidarité avec les pays du Sud global. Il faut dès maintenant réfléchir à une façon de collaborer dans cette transition, sans pour autant reproduire une approche colonialiste. Travaillons plutôt à mettre de l’avant une pluralité de solidarités internationales pour une transition économique, politique, sociale et environnementale qui soit juste pour tous et toutes, dans le respect des diversités locales.

Tout d’abord, il faut penser à déboulonner cette dualité Nord-Sud qui perpétue un rapport de domination. Les mouvements sociaux et citoyens, les forces progressistes de partout dans le monde doivent tisser des solidarités internationales pour défaire les structures d’exploitation et revendiquer une nouvelle organisation postcapitaliste, décoloniale, féministe, antiraciste et antimilitariste. Ces mouvements doivent réinvestir les institutions internationales pour les rediriger vers le bien commun et le respect des droits fondamentaux.

Certains de ces mouvements sont déjà bien actifs, dont la Marche mondiale des femmes, prévue cette année comme tous les cinq ans depuis 1995, qui vise à unir les revendications féministes planétaires ainsi que Via Campesina, qui milite pour une agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire dans le monde et qui dénonce, notamment, la dépossession des terres au profit de l’agriculture industrielle et des multinationales.

Ensuite, la solidarité internationale doit s’organiser, tant dans les luttes locales que mondiales, autour de l’urgence climatique, du respect des droits fondamentaux, d’un réinvestissement des organisations internationales, de l’allégement, voire de l’annulation des dettes des pays du Sud – pour la plupart illégitimes –, de la justice migratoire (droits des réfugié(e)s, demandeur(e)s d’asile, migrant(e)s à statut précaire), etc.

Si la pandémie nous a montré l’importance d’une plus grande souveraineté économique, elle a aussi mis de l’avant à quel point on gagne à se serrer les coudes sur notre toute petite planète.

Consultez les autres chroniques de Valérie Delage

Pour en savoir plus :

https://www.lapresse.ca/actualites/national/201210/19/01-4585242-mines-canadiennes-a-letranger-or-sang-et-feuille-derable.php

Sondarjee, Maïka. Perdre le Sud. Décoloniser la solidarité internationale, Éditions Écosociété, à venir, automne 2020

http://alter.quebec/repenser-le-developpement-pour-repenser-la-solidarite-internationale-douze-pistes-de-reflexion/?utm_source=Cyberimpact&utm_medium=email&utm_campaign=Tenir-bon—no-6—2-juin-2020—special-solidarite-internationale

https://viacampesina.org/fr/

[1] Pays du Sud global : correspond essentiellement à ce qu’on appelait auparavant les pays en voie de développement et qui inclut notamment les peuples autochtones dans les pays du Nord.

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